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publié par Mélanie Fazi le 23/04/18
Demi Mondaine - La Mondaine et le petit écran
La Mondaine et le petit écran

Avouons-le, on ne s’attendait pas à se prendre au jeu à ce point. D’autres artistes « cargo friendly » (Guilhem Valayé, Elise Mélinand) avaient déjà participé à The Voice, mais nous n’avions encore jamais suivi la compétition en direct. Seulement Demi Mondaine sur TF1 c’était, sur le papier, trop improbable pour ne pas mériter le coup d’œil. On avait pourtant pressenti très tôt, en découvrant Béatrice et son groupe en 2014, qu’ils nous emmèneraient sur des chemins surprenants, dans des territoires que nous n’aurions pas forcément explorés seuls. On leur connaissait un goût pour les rencontres et les mélanges, les traits d’unions inattendus, les ponts dressés entre les choses et les gens. À l’image de cette première session bordélique et jubilatoire tournée dans leur bistrot de quartier avec leurs amis et un accordéoniste rencontré la veille – nos matelots en parlent encore, quatre ans après, comme d’un de ces moments où ce qui s’est joué devant l’objectif nous a dépassés pour créer un instant de magie pure.

Alors on a guetté ce premier passage télé avec curiosité, avec un peu d’appréhension aussi. On craignait de trouver Béatrice contrainte par le cadre de l’émission, le storytelling obligatoire et les exigences du prime time. Au lieu de quoi, sur notre écran, on l’a retrouvée tout entière, avec une familiarité qui confinait à l’étrangeté. Le « fauve de scène », pour reprendre la jolie formule d’un ami, était bien là, non pas noyé dans l’espace ou écrasé par les projecteurs, mais aussi sauvage et intense que sur des scènes plus confidentielles. Même sa voix parlée ou son sourire nous étaient connus à la nuance près. Soudain on pouvait dire à nos amis : « Voilà, Demi Mondaine, c’est exactement ça. » Beaucoup d’entre eux, qui suivaient l’émission ou avaient simplement regardé la séquence, nous ont confortés dans notre impression : il venait de se dérouler quelque chose de pas franchement banal, quelque chose qui, pour tout dire, les avait bluffés.

La loi des projecteurs

La suite, ce fut un tourbillon auquel nous avons assisté jour après jour, incrédules et ravis à la fois. Non sans une pointe d’amertume par moments : comment ne pas s’agacer de voir soudain Béatrice dans les pages de Gala quand on se rappelle la relative indifférence de la presse à la sortie d’Aether ou de Paris-Désert ? On s’est demandé souvent, ces premiers jours : « Ou étaient tous ces gens pendant tout ce temps ? » Rien n’avait changé sur le fond, simplement la validation qu’un passage télévisé donne aux yeux de certains. Mais le pari avait payé : Béatrice faisait parler d’elle. Commentaires ébahis des uns, sidérés d’assister à un vrai moment de rock’n’roll dans une émission pas franchement habituée à ça, et critiques virulentes des autres – c’est à qui s’offusquera d’un doigt d’honneur à l’écran, qui se fendra d’une remarque sexiste sur la tenue de Béatrice ou d’une pique idiote sur ses tatouages. La dure loi des projecteurs et de la notoriété soudaine, c’est de se voir jeter en pâture au regard pas toujours très tendre de la foule. On n’est plus désormais une personne à laquelle est dû le respect le plus élémentaire, mais un personnage sur lequel n’importe qui peut se déchaîner gratuitement.

Sauf qu’il y a eu les autres. Les félicitations, les encouragements, les retours éblouis, les nouveaux fans, les ventes des albums qui grimpaient soudain. Et le plaisir de partager un secret précieux, quoiqu’un peu trop bien gardé, avec un plus grand nombre. Le tout sans compromis, sans déformation : la Béatrice terriblement sexy qui enflamme le petit écran, c’est bien celle que nous avons souvent admirée en concert, filmée, interviewée, photographiée, celle qui nous a donné de son temps, de son talent, de sa gentillesse et de ses sourires. Nous ne savions pas, jusqu’à ce soir de février, qu’il était possible d’apparaître sur le plateau de TF1 en étant aussi pleinement soi-même et d’en sortir grandi, victorieux, curieusement embelli.

L’incroyable justesse

Nous n’avons pas voulu, les jours suivants, écrire nos impressions ici. Pas envie de jouer les vautours, de profiter de cette exposition nouvelle pour grappiller quelques vues et faire remonter nos vieux articles. Mais nous avons été au rendez-vous à chacun de ses passages dans l’émission. Étonnés par notre propre impatience, presque un enthousiasme de gamin. Après Chris Isaak, Béatrice a repris Léo Ferré, puis Eurythmics, et c’était chaque fois émouvant d’y assister. L’émission jouait pour elle la carte de la provoc, de l’attitude rebelle, de la « maman rock’n’roll », on craignait le cliché, on n’y tombait jamais. C’est peut-être ce qui nous a le plus sidérés pendant tout ce temps : la justesse qui transparaissait toujours. On a songé plus d’une fois que c’était important que ces images-là existent. Important de montrer qu’on pouvait aller loin en restant soi, même quand tout cherche à vous persuader du contraire. Et que, parfois, c’est en cherchant le moins à se conformer aux attentes qu’on produit l’impact le plus fort sur les gens.

C’était, ce samedi soir, la quatrième étape, celle du vote du public. La presse en mal de sensation eut vite fait de titrer sur le baiser (pourtant bien sage) échangé par Béatrice et la danseuse qui l’accompagnait sur scène. En 2018, on en est encore là. Mais c’est une tout autre image qui nous reste, terriblement touchante : l’expression de stupéfaction totale de Béatrice apprenant que le public l’a sélectionnée pour l’étape suivante. Peut-être avait-elle cru comme nous, à tort, que les spectateurs iraient forcément au plus consensuel et qu’elle serait éliminée pour être trop partie « ailleurs ». Parfois, les gens sont surprenants ; parfois, dans le meilleur sens qui soit. L’histoire n’est pas encore finie. Et cette fois encore, découvrant la séquence où Béatrice reprenait Beyoncé dans une robe d’un rouge flamboyant, quelque chose nous a soufflés : l’étonnement de l’y trouver à ce point à son aise. On le sait pourtant, depuis le temps, qu’elle est une bête de scène ; on la savait monstrueusement photogénique pour l’avoir nous-même plusieurs fois mitraillée en concert. Mais on n’avait jamais imaginé qu’elle irradiait l’écran à ce point, qu’elle était autant à sa place sous les projecteurs d’une émission grand public. Il y un saisissement véritable à s’en rendre soudain compte.

L’ouverture des possibles

Demi Mondaine et Le Cargo, c’est quatre années d’histoires et de surprises, un bout de chemin qu’on a voulu faire à leurs côtés parce qu’on savait qu’il pouvait nous emmener loin. On savait que ce serait imprévisible ; on ne devinait pas encore pas qu’un jour on verrait Béatrice, sur notre écran de télé, en train de nous démontrer l’impossible. Pourtant, tout était là ; il suffisait d’y croire. Mais nous avons vu trop d’artistes galérer et se prendre des murs pour ne pas être conscients de la difficulté de percer dans les milieux artistiques. Être doué, malheureusement, ne suffit pas. Alors quand on voit soudain s’ouvrir de nouveaux possibles, quand les choses tournent au mieux pour quelqu’un dont on respecte autant le talent que l’intégrité, on ne peut que s’en réjouir. Ça fait du bien, parfois, de se laisser surprendre. Et Béatrice a toujours su le faire mieux que personne.

Photo (c) Mélanie Fazi, La Boule Noire, juin 2014

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publié par le 23/04/18