accueil > articles > zooms > Shannon Wright

publié par vinciane le 12/11/10
Shannon Wright - un poison nommé matcha
un poison nommé matcha
JPEG - 37 ko

piédestal

On serait tenté de tout reprendre, de tout redire, de la même manière et avec autant de conviction. Rien n’a changé et pourtant dans les nuances, dans ce qui sous-tend le propos, tout a changé. Parce qu’en huit ans, on est passé de l’autre côté du miroir, on a touché une facette jamais exposée aux projecteurs. Celle de l’intime ou pas tout à fait de Shannon Wright. On a entrevu qu’il n’y a ni colère ni dangerosité, ni violence ni âpreté. Tout en elle est calme, bienveillance et générosité. Par quatre fois nous l’avons rencontrée, filmée, photographiée, par quatre fois elle s’est appliquée, livrée et donnée dans une humilité qui nous a laissés sous le choc et sous le charme.

Il y a ces artistes avec lesquels on devient instantanément amis ou collègues, et puis il y a ces artistes à ce point intimidants de talent et d’aura que décence rime nécessairement avec distance. Et puis c’est très bien comme cela. On leur a érigé un piédestal dont ils n’ont probablement pas conscience et qui leur permet de surnager d’une bonne tête la marée d’artistes éphémères dont on est bercé et rincé.

respect

« C’est le 9e album, ça commence à devenir dur d’avoir de la presse », nous confiait-on récemment dans l’entourage de la chanteuse... Et pourtant, tout dilettante qu’on est sur notre bon vieux rafiot, à bien y regarder, tout y est passé depuis l’article d’octobre 2002. Du somptueux Over The Sun, au solaire Let In The Light, du bouleversant album issu de la rencontre avec Yann Tiersen au discret Honeybee Girls, chaque album a trouvé sa place dans nos cales. Quand nos plumes se font plus rares, elles retrouvent étonnamment inspiration, exaltation et narration. Car chaque apparition de Shannon Wright sur scène reste un moment d’une intensité que peu de groupes égalent. La manière de traverser la discographie sans souci particulier de promouvoir une nouvelle production, d’impliquer une émotion sincère, présente et pourtant pudique, tout cela force l’addiction autant que le respect.

déferlement

JPEG - 41.3 ko

Avec Secret Blood, tout juste un an après la sortie de Honeybee Girls, l’américaine nous prend presque de court. Car si l’absence avait été cruellement ressentie entre Over The Sun et Let in the Light (trois ans tout de même), on se surprendrait presque à être frustrés de ne pas avoir langui de ce neuvième disque.

Le constat est pourtant assez rapide, Secret Blood éclipse son prédécesseur et trouverait assez logiquement sa place musicale à la suite de Let in the Light. On avait senti que Honeybee Girls tenait plutôt de la transition. Impression confirmée. Il en restera surtout les magnifiques et inattendus "Father" et "Strings On Epileptic Revival".

Avec son nouvel album, Shannon Wright renoue avec le déferlement. Une capacité saisissante à mettre ko debout par un enchaînement impeccable de trois ou quatre morceaux. La triade "Palomino"-"Violent Colors"-"Fractured" convainc en moins de temps qu’il ne faut pour franchir nos écoutilles. Il faudra peut-être quelques passages de plus pour voir une belle proposition de EP caché dans les sept premiers titres. Mais une fois le secret démasqué, l’album prend son sens. On restera plus flottant sur la seconde partie de l’album, à la suite de la transition "Fairgrounds" (26 secondes). Un peu plus lisse, un peu moins là, un peu dans le lot. "Chair to Room" offre en clôture la gourmandise des initiés.

évidence

L’évidence s’était imposée d’emblée pour Over The Sun, il serait un album inégalable de puissance et de perfection. « Combien de temps nous faudra-t-il pour nous en remettre ? Une éternité assurément », écrivait-on alors. Près de sept ans plus tard, le constat est sans appel. Nous ne changerions pas une ligne de ce qui a été écrit. Tout au plus, ajouterions-nous une phrase sur le sublime "Birds", oublié de la chronique parce qu’éclot un peu plus tard, à travers la scène vraisemblablement.

C’est logiquement que Let In The Light avait eu plus de mal à s’imposer après un tel disque. Pourtant, insidieusement, peut-être aussi grâce à la belle tournée qui avait accompagné sa sortie, il a fini par devenir un point de référence de la discographie de Shannon Wright. C’est qu’il faut entendre les vivats bruissant encore du public aux premières notes de "Defy This Love" plus de trois ans après la sortie du disque. "Idle Hands" trône aussi en bonne position dans le top 30 des titres de l’américaine (palmarès totalement subjectif et personnel). Let in The Light aurait presque la place d’un cadet derrière son aîné. Celui dont on ne se rend compte de la belle présence qu’à l’arrivée du benjamin.

C’est un peu cela, Over The Sun comme un album de naissance ou renaissance, comme l’album premier. Mais l’on n’oublie pas les précédents, les délices rugueux d’un Maps of Tacit, les frissons enivrants d’un Dyed in the Wool... tout cela avec la même justesse, la même délectation qu’il y a huit ans. Un poison qui ne nous a décidément pas tués. Une sorte de matcha que l’on croit si âpre et qui se révèle finalement impérial.

P.-S.

Cet article fait partie d’un dossier spécial consacré à Shannon Wright.

Partager :

publié par le 12/11/10