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publié par Mélanie Fazi le 08/02/21
Gisèle Pape
- Caillou
Caillou

Qu’il semble déjà loin ce jour où, il y a cinq ans, nous découvrions et partagions avec vous le tout premier clip d’une nouvelle artiste qui n’avait encore sorti que ce seul morceau au titre laconique, « Encore », assorti d’un clip onirique et poétique où le bec d’un oiseau devenait le saphir d’un tourne-disque, appelant à la rêverie et au pas de côté qui enchante le réel. Quelque chose nous avait touchés dans cette mélodie à la fragilité apparente, une grâce discrète et enchanteuse qui avait retenu notre attention. Assez pour nous convaincre de donner une chance à Gisèle Pape que nous avons, dès lors, suivie d’une étape à la suivante. Il y eut ce joli EP nommé lui aussi d’un seul mot évocateur, Oiseau, où nous découvrions, un peu ébahis, le souffle entêtant de la formidable ritournelle « Moissonner », qui nous avait confirmé que cette fragilité perçue n’était que de façade, liée au timbre délicat d’une voix derrière laquelle on découvrait une indéniable assurance, un projet, un univers. Il y eut ensuite de nombreux concerts au cours desquels on vit l’artiste chercher sa formule, la trouver progressivement, gagner en assise, en présence et en capacité à nous transmettre l’enthousiasme et la joie.

Le souffle des grands espaces

Il y aura ce Caillou désormais, premier album qui confirme tous les espoirs qu’on avait placés en Gisèle Pape depuis « Encore ». Le mot qui nous sera le plus souvent venu au clavier pour décrire son travail est « onirique » ; s’il s’applique également à ces dix morceaux, le titre semble promettre un album davantage ancré dans la terre. L’une des plus belles idées est d’avoir placé en ouverture l’envoûtant « Le chant des pistes », suscitant dès la première écoute une impression tenace qui colore la perception de ce qui suit : celle de voir un espace intime, une « petite musique de chambre » s’ouvrir soudain sur la nature, sur l’infini, sur les vastes pentes des montagnes filmées dans le clip splendide réalisé par Gisèle Pape elle-même. Cette chanson est un pur moment de grâce et de vertige, mélange d’enchantement face à la nature immense et de mélancolie devant la perspective de sa destruction potentielle – le morceau parle du passage des époques et des traces qu’y laissent les humains, de celles que nous y laisserons à notre tour.

Succède à ce morceau tout son contraire, le deuxième single « Les Nageuses » à la rythmique effrénée, un morceau plus ramassé, dense, inquiet, au texte admirable de concision et de précision mêlées, qui parle des nageuses est-allemandes dont on façonnait le corps pour la victoire, marionnettes détruites pour la gloire des autres. Toute la force du morceau repose sur le contraste entre la mélodie accrocheuse et la dureté du propos, soulignée par les nappes de clavier oppressantes ; comme ailleurs sur l’album, ce sont parfois les arrangements qui font affleurer les émotions que les paroles ne font que suggérer. L’un des exemples les plus frappants en est l’excellent « Soleil blanc », inspiré par la catastrophe de Tchernobyl dont les habitants se voient contraints à l’exil : le texte dit les événements sans jamais les nommer autrement que par des éléments fugaces – on parle de la terre, du soleil ou du ciel, le langage de la nature – mais les claviers oppressants disent la peur et l’incrédulité quand la vie se dérobe de manière si brutale.

Serpents et lucioles

Le projet affiché de l’artiste consiste à ancrer cet album dans l’ici et maintenant, pour parler de luttes sociales, d’une actualité brutale, de la peur des changements climatiques, mais le langage employé reste souvent allusif et poétique. Au souffle magnifique du texte du « Chant des pistes » répondent des moments plus intimistes, des instants de partage et de beauté fugaces ; si l’album est inquiet du présent comme de ce qui lui succèdera, les rencontres, la chaleur et les échanges y sont autant de respirations bienvenues. Les sonorités se font plus douces alors, comme la guitare discrète qui habille les magnifiques « Luciole » et « Serpent lune », dont la simplicité enchante et réchauffe à la fois.

La découverte de Caillou fut pour nous un double plaisir : celui d’écouter ce bel album dense et abouti, mais aussi de voir s’affirmer encore davantage une artiste que nous suivons depuis le tout début. Après la première pierre qu’était Oiseau, Gisèle Pape a réussi à s’approprier le format de l’album pour laisser son univers s’y déployer, prendre sa place, gagner en souffle et en ampleur, tout en y imprimant sa patte singulière et bien reconnaissable. L’Oiseau prend son envol dans le vaste décor des plaines, et Gisèle Pape confirme qu’elle est une voix avec laquelle il faudra désormais compter. Nous l’avions espéré, nous le savons désormais.

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publié par le 08/02/21