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publié par Gillen Azkarra le 15/05/19
Elisapie - "Parfois il ne faut pas avoir peur de se sentir en danger"
"Parfois il ne faut pas avoir peur de se sentir en danger"

Elisapie a entamé sa tournée européenne. Elle vient nous chanter son dernier album, The Ballad of the Runaway Girl, dans lequel la chanteuse inuit effectue un retour à ses origines. En direct de Montréal, à l’heure du petit-déjeuner pour elle et du goûter pour nous, elle a bien voulu répondre à nos quelques questions.

Tout d’abord, bonjour Elisapie, et merci de prendre le temps de nous répondre.

Ha, merci à vous aussi, ça me fait toujours plaisir. C’est l’heure du « breakfast » ici !

Peux-tu nous brosser un petit parcours rapide de ce qui t’as amenée à la musique ?

Ha oui, bien sûr ! Ça fait maintenant 20 ans que je suis installé à Montréal. J’y suis arrivé en tant que jeune femme qui avait besoin de quitter son petit village inuit dans le Grand Nord québécois. Au départ, je voulais travailler dans la communication, c’était ma passion. Je faisais déjà de la radio, de la télé depuis que j’avais 14/15 ans dans mon village. On était écouté par toute la région de Nunavik (c’est là d’où je viens).

Ce qui m’a poussée vers la musique, je crois que c’est un mélange de plein de choses, l’envie de faire de la com’ et, surtout, l’envie de secrètement écrire et chanter des chansons. Mais jusque là je n’avais pas assumé cette envie. C’était assez extrême pour moi, une décision vitale, comme choisir entre la vie ou la mort, où j’avais besoin de quitter mon village natal, partir de ma tribu. J’en ressentais vraiment le besoin.

Avant de partir à Montréal, j’étais conseillère aux élèves, je travaillais aussi aux service sociaux. C’était pas facile. Puis je suis parti dans la grande ville à l’âge de 21/22 ans. Finalement, après un an ou deux, naturellement, j’ai trouvé des gens avec qui faire de la musique. J’étais en duo avec Alain Auger, on a réalisé un album, Taima, très très très vite, en 2004. Et on est passé à radio canada. C’était un peu comme un succès instantané. Puis la collaboration s’est arrêtée et j’ai commencé ma carrière en solo. J’en suis aujourd’hui à mon quatrième album.

The Ballad od the Runaway Girl est ton quatrième album, mais ton troisième projet en solo. Cet album, c’est un gros retour aux sources ?

Pour moi, faire des albums, c’est toujours un retour aux sources, mais toujours une petite partie à la fois. Là, c’est différent. Cet album, c’est la base de mon bien-être, un retour aux racines, à tout ce qui est important pour moi, les métaphores de la vie, le bonheur, le territoire que j’ai quitté, atteindre une paix intérieure, arrêter d’être dure et accepter d’être un être humain. Et parfois, ce n’est pas facile. S’il faut aimer les autres, il faut d’abord s’aimer soi-même. C’est très cliché, mais c’est comme ça que ça a fonctionné chez moi (rires) ! Et c’est réellement arrivé car c’est la base de départ de The Ballad of the Runaway Girl.

On se bat, toujours, on se bat très longtemps, on est très orgueilleux, et parfois on ne réalise pas la stupidité de certaines choses, de certains comportements. Un moment, j’ai réalisé, j’ai dit : ho whouaa, ok, stop !

J’ai toujours essayé de survivre en disant que j’ai besoin de personne, ni du Nord, ni de ma famille, parce que j’ai passé beaucoup de temps seule, à quitter ma famille, vivre la disparition de mes parents. J’ai compris que si je veux aller au bout de mes rêves, il va falloir le faire avec aucun attachement à mon ancienne vie. C’est vraiment idiot, mais j’ai passé des années et des années à être un peu détachée je dirais. Et c’est venu me chercher, me rattraper et c’était la meilleure chose parce qu’on ne peut pas passer notre vie détachée des choses.

Tout a commencé avec le départ, le début de ma vie, par rapport à mon adoption, je pense c’était la bonne place pour trouver de l’inspiration et me mettre un peu en danger. Parfois il ne faut pas avoir peur de se sentir en danger, et c’est ça que j’ai réussi à faire, mais se poser ces questions là, c’est très douloureux. En me posant ces questions, mes origines, mon adoption (dans le Grand Nord, chez les Inuits, l’adoption est un phénomène courant. Elle est un régulateur démographique dans cet endroit du monde où les conditions de vie sont extrêmes et la survie au centre des préoccupations des familles et ce, depuis que ce peuple s’y est installé il y a 10,000 ans. Souvent, l’adoption est décidée par les aînés pour notamment équilibrer le nombre d’enfants dans chaque famille), je me suis rendu compte que j’avais besoin de comprendre certaines choses en rapport au passé et à mes racines.

Finalement d’où je viens ? Et avant toute chose, j’ai commencé avec ma mère biologique. 

Justement, peux-tu nous parler de la chanson “Una”, mise en valeur dans un clip en trois parties, qui parle de ta mère biologique ?

En tant que parent aujourd’hui, je retrouve le grand amour inconditionnel. Mais tu te poses la question : moi, ai-je été aimé de cette manière ? Jamais, je n’ai pensé à me le dire parce que j’ai été adopté au début, dès la naissance. Je me suis dit, ma mère biologique n’a pas eu le temps de m’aimer, comme si elle avait un coeur de robot.

J’ai passé ma vie à penser qu’on pouvait manipuler l’amour, le contrôler, le conditionner. Et penser comme ça par rapport à ma mère biologique a influencé ma quête d’amour. Et c’est là aussi que j’ai réalisé que ça a influencé une bonne partie de ma vision. J’avais l’impression d’être fausse envers moi-même et ça m’a fait ressentir beaucoup de vertiges émotionnels. J’avais besoin d’être fâché avec quelqu’un, et j’ai décidé que ça allait être ma mère biologique. Au final, malgré beaucoup de tensions, ce fut une bonne chose. En bonne inuk, elle n’avait pas besoin de me dire beaucoup de mots pour que j’aille au fond des choses, pour me laisser m’exprimer, être moi. C’était bizarre. Au départ, c’était elle puis après c’était la quête identitaire que nous on vit, en ce moment, en 2019, en tant que jeunes autochtones, en tant que femme, en tant qu’être humain.

C’est quoi le bonheur ? Question qui s’applique, je pense, à tout le monde aujourd’hui. Essayer de voir qu’est-ce qu’on fait de pas bien, le fait d’être plus malheureux d’années en années, de moins en moins connectés avec les vraies choses qui devraient être étudiées.

Comme la paix, la sérénité. J’étais devant un lac l’autre jour, et on oublie tellement vite les sensations que ça procure.

L’adoption est toujours pratiquée aujourd’hui ?

Cette pratique d’adoption est toujours en usage. Mais beaucoup moins. Je connais des enfants qui vont se faire adopter. Je trouve ça beau. Et je ne regrette absolument pas d’avoir été adopté. Ma mère biologique me dit toujours, "si tu n’avais pas été adopté, tu ne serais jamais parti à Montréal." (Rires) Je crois vraiment que ça a fait de moi une personne très indépendante, avec le goût de l’aventure. On rit beaucoup, mais ce détachement là est permis grâce à la tradition, à la culture de notre peuple.

Malgré tout, j’avais envie d’explorer ce sujet-là qui n’est pas tabou chez nous. Mais le sentiment de vouloir savoir si on nous a aimé - question existentielle, universelle - j’avais besoin de la poser. Et je l’ai fait grâce à la musique, avec Una, qui se traduit par "tiens" en Inuktikut. J’avais un peu peur de la réaction, de me faire traiter d’une blanche qui veut savoir quelque chose, mais finalement ça a fait du bien à beaucoup de monde. Des gens ont été émus, touchés, et ça a ouvert de nombreuses portes à l’émotion. C’est aussi se donner le droit, en tant que femme, de se poser des questions face à la maternité.

Dans ton dernier album, tu débutes par la chanson “Arnaq” (prononciation arnar), terme inuit signifiant femme. Avec “Arnaq”, tu es « une fille, une mère, une grand-mère. »

“Arnaq”, ça s’est passé au moment où je traversais toutes sortes de sentiments, au sein de ce voyage émotionnel qu’a été l’album. J’étais assise dans le coin et c’était l’automne, et j’ai juste senti une sorte de rage, qu’on porte et qu’on prend pour acquis. Pour nous les femmes, ce n’est pas facile et j’ose dire aussi que ça doit pas être évident d’être un homme en 2019 parce que l’homme est en train de réaliser qu’il était un gros bébé gâté, il a eu tous les privilèges que les femmes n’avaient pas, et en même temps l’homme aussi vit des pressions, devoir être fort par exemple, ne pas montrer ses faiblesses.

Chez nous, ce n’est pas facile. Il y a des dualités entre l’homme et la femme, c’est très complexe. J’ai besoin de sentir parfois que l’homme, traditionnellement, est là pour nous défendre, mais je me dit aussi, la femme, elle a une force incroyable, et je pense qu’on en parle pas assez de notre pouvoir de faire naître des êtres humains, c’est un truc qui devrait être célébré alors je pense que l’on devrait arrêter de vouloir rabaisser la femme, parce qu’elle est parfois même beaucoup plus forte que l’homme, mais cette idée c’est un peu comme une sorte de tabou.

En ce moment, on cherche à rééquilibrer peut-être l’espace que doit prendre et la femme et l’homme. Je crois vraiment à l’équilibre, mais il y a toujours de la fluctuation, des hauts et des bas. C’est un combat de tous les jours. De plus en plus, la femme doit être reconnue comme un être qui n’est pas juste fragile, vulnérable et sensible, mais aussi qui est toute seule, forte et capable d’être enragé. On a beaucoup de mystère à admettre qu’on a une sorte de violence, parfois en tant que femme. On est capable d’aller par là autant que l’homme, je ne parle pas forcément de la violence, mais de quelque chose de brut.

Je trouve ça difficile, surtout dans des lieux où il y a encore des traditions, des hiérarchies. Ici, par exemple, au Québec, la femme drague, on dit chez nous qu’elle chasse, mais en Europe, les codes sont différents. Les traditions vont changer, mais c’est pas encore gagné. Petit à petit, l’on se sépare de ce que j’appelle les habitudes « old fashioned ». Et c’est génial de voir ça, même si ça prend du temps de faire bouger les choses. “Arnaq”, c’est vouloir crier haut et fort : je suis capable de me défendre, mais l’homme devrait nous respecter, respecter la femme, parce que, encore en ce moment, on a besoin de l’affirmer.

Y’a des femmes qui ont besoin de ressentir ça, et cette chanson, ça va aussi chercher les hommes et c’est ça qui est beau. Quand j’ai composé cette chanson, j’ai imaginé que les gars de chez nous l’écouteraient en allant faire la fête ! (rires).

Et le clip Arnaq ?

Le clip a été tourné dans mon petit village de Salluit. C’était nécessaire que ce soit tourné là-bas, dans l’environnement, sans artifices, même que je me souviens ma belle-mère elle a dit "pourquoi tu ne montres pas les traditions ? ". J’ai surtout essayé de montrer la réalité, la vérité, parce qu’on a encore cette image de l’igloo, des grands chasseurs, depuis 100 ans on a cette image. J’ai envie de montrer ce que je vois, moi. C’est cru, c’est vrai, j’avais envie de montrer le côté beaucoup plus « street living » de Salluit. On peut pas aller plus au nord dans la région de Québec.

Ton album est un peu entre tradition et modernité. Où en est d’ailleurs la société inuit aujourd’hui ?

On a évoqué la tradition dans l’album, sans nécessairement mettre tous les éléments traditionnels, mais on avait besoin de cette base. En ce moment, on est en pleine modernité, et surtout, on réclame la modernité dans le sens où on nous a imposé la sédentarité, cette manière de vivre occidentale, sans vraiment notre concertation et notre avis, sur la culture, la tradition, le mode de vie, le territoire, l’environnement. L’éducation, les services santé, tout a été fait d’une manière brutale, sans aucunement considérer la partie du Nord. Et c’est de l’argent perdu, des problèmes non résolus, c’est fait de manière aucunement adapté à un peuple qui a une vision différente de la vie depuis des millénaires.

Alors on veut la modernité, mais on la veut à notre manière, dans l’art, parmi les communauté, tout le monde travaille pour essayer de se réapproprier les choses. Il faut commencer du début parce beaucoup de problèmes sociaux sont liés à ça (chanson “call of the moose” sur l’oppression du colonisateur).

Il y a beaucoup de stress post-traumatique des générations qui ont vécu ces souffrances. La façon dont notre peuple est traité quand on est malades. C’est dur, mais il y a des familles qui avait des maladies comme la tuberculose, qui ne sont jamais revenues au village. Et personne ne disait rien. Personne ne savait qu’ils étaient morts et même sans savoir où ils étaient enterrés. Il y a aussi les pensionnats qui ont détruit des générations, enlevé toute fierté d’être autochtones parce qu’ils supprimaient la langue, forçaient les enfants à se séparer de leur famille, ça veut dire qu’il y avait plus d’enfants et de nombreux orphelins du jour au lendemain.

C’est une partie de l’histoire canadienne qui est horrible. On a ouvert ces dossiers là tout récemment, et on a compris pourquoi nos parents ne parlent pas, ne sachant pas comment gérer leurs émotions. Les jeunes réalisent actuellement que le problème est le manque de communication, mais on ressort tout ce qui a été enterré. La société inuit est dans une sorte de bouillonnement, un moment crucial où les jeunes s’expriment musicalement, par l’art, dans les communautés, on a l’impression que tout est possible, car, enfin, on nous permet de parler et de nous écouter. Le chemin est long, mais on aperçoit un peu plus de lumière. Aujourd’hui, on est fier d’être autochtones, on a des ressources et de l’inspiration, ça va aller que positivement.

Musicalement, il va y avoir une évolution ?

Ho my god, comme c’est une période cruciale ! Je pense que c’est le début, mais c’est vraiment en gestation, là, maintenant. Dans le futur, il va y en avoir de bonnes choses qui vont ressortir de toute cette « poussière/merde », j’aime le dire de cette façon, à la manière d’un bon gros ménage (rires) ! Ça va faire du bien à la tête et à la créativité. De jeunes artistes vont émerger, c’est sûr !

Pour ma part, je ne pense pas m’arrêter là, il va y avoir une suite. J’ai ouvert quelque chose qui ne peut pas être juste un projet que l’on referme. J’ai senti que cet album-là allait être le début d’un cycle. Il y aura une continuité dans les thèmes, le son, l’exploration, parce que le son ça permet d’aller dans d’autres univers, c’est important de voyager et de crier des belles rencontres.

Et bien merci Elisapie pour ces quelques mots très touchants et très personnels. On te souhaite une belle tournée estivale !

Oui, oui, merci, c’est cool. On arrive ! On va chanter en France et rencontrer la vie sur les terrasses en été. J’ai hâte !

Le clip “Una” en trois parties : https://www.lecargo.org/spip/elisap...

La chronique du disque https://www.lecargo.org/spip/elisap...

En tournée cet été :

11/07 : festival Les Suds à Arles (13) 21/07 : festival Les Vieilles Charrues, Carhaix (29) 23/07 : Paleo Festival, Nyon (Suisse) 02/08 : Festival du chant de marin, Paimpol (22) 03/08 : Festival du Bout du Monde, Crozon (29)

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publié par le 15/05/19