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publié par Mélanie Fazi le 26/11/07
The Go-Betweens - Merci bien, Grant
Merci bien, Grant

Journal

Curieux comme un article sur les Go-Betweens se transforme vite en page de journal intime. Ils font partie de ces artistes avec lesquels on noue fatalement un rapport très personnel. C’est peut-être simplement lié à leur trajectoire si particulière : histoire d’un groupe qui s’est cherché des années durant avant de se saborder en 1989, faute d’obtenir le succès dont il rêvait, puis de réapparaître à l’aube de l’an 2000 et d’être fauché en pleine renaissance. Le 6 mai 2006, Grant McLennan est mort dans son sommeil, alors même que les Go-Betweens s’éveillaient de leurs cendres. Le sort a souvent l’ironie cruelle.

1996 : Reformation

Parmi les fans, il y a sans doute ceux de la première époque, ceux de l’entre-deux, ceux de la renaissance. Il y aura plus tard ceux de l’après définitif. J’avais cru un temps être de ceux-là. J’avais découvert les Go-Betweens trop tard, après la séparation, intriguée autant qu’alléchée par une couverture des Inrockuptibles de 1996 qui reprenait une photo de la session Liberty Belle et les proclamait « groupe le plus sous-estimé de l’histoire du rock ? ». C’était à l’occasion d’un concert de reformation parisien qu’on supposait unique, à tort. J’avais donc jeté une oreille attentive sur le mythique 16 Lovers Lane. Un peu déçue d’abord par la surface lisse et tranquille de cette musique que j’avais espérée plus originale. Pourtant, les chansons s’étaient accrochées, jusqu’à devenir des compagnes de longue date. Elles ont tout du secret bien gardé. Ce qui aura sans doute été le premier drame de ce groupe.

J’avais tissé avec les Go-Betweens ce lien particulier qui unit aux artistes qu’on pense ne jamais voir sur scène. Ceux qui garderont à jamais des visages de papier glacé dans de vieux articles qu’on relit sans fin. C’était vrai, en partie. Du moins pour la moitié du groupe. Des concerts, il y en a eu, mais je n’ai jamais vu en chair et en os Amanda Brown, Robert Vickers ni Lindy Morrison. Quand Robert Forster et Grant McLennan sont réapparus sur les scènes parisiennes en 1999, c’était d’abord en duo, pour accompagner la sortie de la compilation Bellavista Terrace (dont Forster commentait avec ironie : « Ce disque aurait dû s’appeler Greatest Hits, sauf que nous n’en avons jamais eu. ») Puis en compagnie d’un nouveau groupe, alors que les Go-Betweens renaissaient pour de bon en 2000 avec The Friends of Rachel Worth, joli album de retrouvailles.

1999 : divan du monde

Apprenant en 2006 le décès de Grant McLennan, c’est la soirée du 3 juin 1999 qui m’est revenue en mémoire. Mon souvenir le plus net et le plus précieux lié aux Go-Betweens. Parce que c’était le premier concert, et que la formule du duo acoustique habillait les chansons à merveille - “Clouds” était habitée d’une grâce toute aérienne. Parce que je n’avais jamais cru voir un jour Forster et McLennan, à quelques mètres de moi, interpréter ces chansons devenues des amies intimes, “The devil’s eye”, “In the core of a flame” ou encore “Streets of your town”, le hit manqué du groupe, face à un public électrisé qui reprenait les paroles en chœur. Parce qu’il y avait quelque chose d’improbable à voir ces deux silhouettes occuper la même scène. Forster avec ses allures de dandy à la Oscar Wilde qui ponctuait les chansons de ses blagues pince-sans-rire, dédiant “Spring Rain” à Henri Leconte au motif qu’il était l’invité de Nulle Part Ailleurs le jour où ils y avaient interprété ce titre. À ses côtés, Grant McLennan à la carrure si ordinaire, qu’on aurait davantage pris pour un roadie que pour un membre d’un groupe de rock. Grant au regard pétillant et au sourire chaleureux, qui fermait les yeux pour livrer ses mélodies les plus douces. Alors que le dernier rappel se terminait sur une version poignante de “Danger in the past”, Forster s’était caché derrière un rideau dont il ne laissait dépasser qu’un bras. Ses clowneries amusaient le public en même temps que la chanson prenait aux tripes. À ses côtés, Grant pouffait calmement derrière sa guitare.

L’autre souvenir est plus personnel. Nous étions quelques fans éblouis, à la fin de ce concert, qui n’arrivaient plus à quitter les lieux. Pas envie de repartir si vite, pas sans avoir tenté de croiser Forster et McLennan et de les remercier pour ce moment précieux, et sans doute aussi pour le reste : la musique et le temps passé avec elle, toutes ces choses impossibles à formuler face aux artistes qui ont compté pour nous. Ils sont effectivement ressortis avant notre départ. Je n’ai jamais bien compris ce qui s’est passé : tout est allé trop vite. Mais deux minutes plus tard, nous étions tous attablés dans un café de Pigalle.

Robert s’entretenait avec un journaliste. Grant nous a consacré une bonne heure. Souriant, chaleureux, visiblement heureux de l’attention portée à sa musique. Une heure à nous régaler de détails et d’anecdotes. Évoquant parmi tant d’autres choses l’époque où Robert Forster avait failli rejoindre Nick Cave et ses Bad Seeds - ce qui l’avait souvent poussé à déclarer par la suite, nous raconta un Grant hilare, « J’aurais pu être Blixa Bargeld » ! C’est ce Grant-là, celui de ce concert et de cette discussion au café, dont la mort a laissé pour moi le plus grand vide.

Dichotomie

J’ai peut-être ensuite écouté leur musique différemment. Comme beaucoup, j’avais longtemps considéré Forster comme le génie du groupe. J’admirais le côté plus incisif de ses mélodies, le timbre de sa voix, l’étrangeté et le cynisme de ses paroles. Par-dessus tout, sans doute, c’était l’homme qui avait écrit “The house that Jack Kerouac built”. La musique de Grant paraissait plus lisse au premier abord. La distinction souvent établie entre leurs univers, leurs sensibilités, rappelle la dichotomie Lennon/McCartney au sein des Beatles. On ne peut que sourire de ce nom quasiment prédestiné : McLennan. Curieusement, sa musique se mérite davantage. Elle a, dans sa simplicité même, quelque chose de magnifique mais de trop diffus pour gagner l’adhésion immédiate. Ces chansons-là sont pourtant de celles qui marquent une vie entière. Comment oublier, une fois qu’on s’y est ouvert, la splendeur de “The devil’s eye”, la mélancolie qui imprègne le refrain de “Someone Else’s Wife” ou les cordes somptueuses de “The Wrong Road” ? Et comment écouter “Quiet Heart” désormais sans se rappeler cet autre cœur discret qui savait chanter comme personne la tristesse des séparations ?

Il y eut d’autres disques. The Friends of Rachel Worth (2000) où l’on découvrait le groupe sur un nouveau départ, reprenant sa quête de la mélodie parfaite là où 16 Lovers Lane l’avait interrompue. Bright Yellow Bright Orange (2003), peut-être le plus beau disque de l’après : pendant que Robert Forster fantasmait un lien l’unissant à Caroline de Monaco dont il partage la date de naissance (“Caroline and I”), Grant offrait un “Poison in the walls” poignant, avant qu’ils ne mêlent leurs deux voix sur “Too much of one thing”, rare exemple chez eux de chanson écrite à quatre mains. J’avoue que les sonorités plus rudes d’Oceans Apart (2005) m’avaient moins convaincue. Le disque semblait pourtant attirer un surcroît d’attention sur le groupe. On attendait la suite, fatalement. Grant est décédé l’année suivante.

Signature

En 2000, après un showcase à la Fnac Montparnasse précédant un concert au festival des Inrockuptibles, j’avais fait signer aux deux compères mon exemplaire de Liberty Belle And The Black Diamond Express. Robert Forster, visiblement étonné de me voir sortir cet album-là, avait commenté « Beautiful record ! » avant de signer « Beautiful ». Grant McLennan, de manière plus classique, avait écrit en français : « Merci bien, Grant ». Le double sens ne m’a frappée que récemment : je n’avais pas songé qu’on pouvait lire cette phrase autrement. Merci bien, Grant. Merci pour tout. Quel dommage de ne jamais le lui avoir dit en face.

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publié par le 26/11/07
Derniers commentaires
vinciane - le 27/11/07 à 08:28
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sensible, riche et émouvant.
un bel hommage

Guillaume - le 27/11/07 à 16:16
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Le meilleur groupe du monde ! Merci Grant, merci Robert. Et merci Mélanie pour ce bel article.

(allez, je chipote : le showcase en 2000, c’était à la Fnac Montparnasse)

Mélanie - le 27/11/07 à 19:09

Bon sang mais c’est bien sûr. Je corrige tout de suite. ;)

- le 19/12/07 à 22:00
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Sniff - - - Merci...