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publié par Mickaël Adamadorassy le 26/02/20
Tade Thompson - Rosewater
Rosewater

La science-fiction est loin d’être l’apanage d’auteurs américains et européens, du côté de la Chine, il y a Cixin Liu et son fameux Problème à trois corps (Actes Sud) qui est la porte d’entrée vers tout un vivier d’auteurs récemment explorée dans l’anthologie The Reincarnated Giant (pas encore traduite). Mais plus proche de nous, il y a une SF africaine et aujourd’hui on vous emmène en 2066 à la découverte de Rosewater de Tade Thompson, premier tome d’une trilogie et nom de la ville nigérienne où se déroule l’action. Sa particularité est qu’elle a été construite autour d’un inaccessible biodôme extraterrestre, qui ne s’ouvre qu’une fois l’an pour guérir les maladies (voir ressusciter les morts en mode zombie), produit de l’électricité et crée une sorte d’Internet amélioré accessible uniquement à certains humains.

We were promised jetpacks

Si on s’amusait à faire le bilan des choses qui sont devenues réalité dans le futur des auteurs du courant cyperpunk, le bilan serait plutôt en leur faveur : transhumanisme, prévalence des grands entreprises sur les nations, catastrophe écologique, un monde complètement transformé par l’Internet, bientôt l’IA et la robotique. Par contre, notre Internet n’est pas la matrice décrite par William Gibson, une sorte de surcouche du monde physique, où des hackers dignes successeurs des chevaliers ou des cowboys se livrent à des duels ou des raids contre les "glaces" (l’équivalent du parefeu dans le dialecte cyperpunk ) des mégacorpations. Le piratage réel n’a rien avoir avec Gravé sur Chrome (Gibson encore), il n’a rien d’excitant, c’est soit de l’ingénierie sociale (très bien montrée dans la série Mr Robot), soit un script kiddy qui télécharge un virus tout fait contre 0.00001 bitcoin.

The Matrix

Dans Rosewater, Tade Thompson invente un futur où une telle matrice existe, appelée Xenosphère en parallèle avec l’internet classique : les extra-terrestres bien qu’enfermés dans leur dome saturent l’atmosphère de minuscules organismes, connectés les uns aux autres et à tous les êtres vivants.

Ce réseau est inaccessible à la plupart des êtres humains même s’ils y déversent leurs pensées, que les traces d’une activité ou d’une personne peuvent y subsister par delà la mort. La Xénosphère n’est pas qu’un réseau de réseaux comme notre Internet, c’est réellement une surcouche du monde, un niveau de perception supplémentaire.

Et quelques humains ont le "sixième sens" qui permet d’y accéder, ce qui veut dire pouvoir lire les pensées des gens, les manipuler mais aussi de naviguer et d’exister dans cette xénosphère. Evidemment certains choisissent de se servir d’un tel talent pour le mal, d’autres sont recrutés pour le "bien", en tout cas celui du gouvernement en place. Et au milieu il y Kaaro le personnage principal de Rosewater.

Ass de

Kaaro est loin d’être un héros mais justement ses imperfections le rendent humain, et donne des émotions crédibles à cette science-fiction qui part un peu dans tous les sens. A l’adolescence, il se découvre le don de trouver n’importe quelle chose, une personne disparue ou... les économies des voisins. Qui essaient de le lyncher quand il se fait dénoncer par sa propre mère. Cet épisode traumatique est certainement pour beaucoup dans le côté cynique, amoral et égoïste du personnage. Son mépris pour toute forme d’autorité, même s’il finit par travailler pour une agence gouvernementale secrète.

Pour compléter ce portrait très "anti-héroïque", il est plutôt lâche, incapable de se battre et il n’est pas convaincu que coucher virtuellement c’est tromper. Ces prises de décision sont en accord avec tout ça et ça donne donc un personnage tête brûlée mais peureux, motivé par la recherche du plaisir qui fait tout sauf ce qu’on attend de lui. Il ne sauvera pas le monde et il n’est pas évident qu’il puisse se sauver lui-même. Car depuis quelques temps tous les "sensitifs" capables d’accéder à la xénosphère ont commencé à disparaître dans des circonstances suspectes...

Temps mélangé

Et ce n’est là que le point de départ d’une histoire complexe et souvent jubilatoire que Tade Thompson va nous raconter en alternant entre trois périodes de la vie de Kaaro.

Un choix ambitieux qui se comprend quand tout se met en place à la fin mais qui a deux défauts : 1- le début, l’appropriation de l’univers est un peu laborieux, il faut un certain temps pour que l’intrigue se déploit et nous accroche. 2- On peut être vite perdu à changer sans cesse d’époque, un problème qui aurait pu être réglé en fait assez facilement, par des codes typographiques, par l’utilisation de termes comme "passé" plutôt que des dates peu parlantes.

Il est certes un peu lent au démarrage mais Rosewater mélange très bien science-crédible et imaginaire poétique. Il se lit d’une traite et a beaucoup à offrir son cadre original, l’Afrique à l’heure du cyberpunk, ses personnage hauts en couleur et toutes les idées, tous les rebondissements qu’on préfère vous laisser découvrir.

P.-S.

Cette chronique se base sur le texte original en anglais de Rosewater, qui est aussi disponible en français chez J’ai Lu, traduit par Henry-Luc Planchat. Les tomes 2 et 3 de la trilogie, Résurrection et Rédemption, sont sortis en anglais et en français.

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publié par le 26/02/20
Informations

Sortie : 2019
Label : J’ai lu