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publié par gab, vinciane le 10/03/04
shannon wright - je ne suis pas en colère
je ne suis pas en colère

nous avons rencontré shannon wright dans les locaux de tricatel à l’aune d’une double actualité puisqu’une semaine nous séparait de son concert avec yann tiersen dans le cadre du festival ici d’ailleurs (19/03/04) et il restait un mois à patienter avant la sortie de son prochain album over the sun prévu pour le 13 avril 2004.

la dernière fois qu’on t’a vue sur scène c’était il y a trois ans, comment as-tu vécu ces premières scènes à paris ?

j’ai adoré. chaque concert est différent pour moi, ils sont tous uniques.

et cette année, es-tu dans un état d’esprit différent ?

je ne sais jamais avant d’y être, avant le soir du concert. mais christina, l’amie avec qui je joue depuis plusieurs années, sera avec moi et ... on jouera ensemble donc ça peut être assez barré.

te sens-tu plus à l’aise quand tu joues avec quelqu’un sur scène que seule ?

en ce moment oui. j’aimais énormément jouer en solo mais j’adore tellement la batterie et ça me fait vraiment plaisir qu’il y ait la batterie alors je crois que je préfère avec. à l’occasion, pour certains concerts, il m’arrive d’être sur scène juste au piano, sans guitare, et j’aime beaucoup ça aussi, c’est un moment un peu plus unique.

et la semaine prochaine va-t-il se passer quelque chose de spécial avec yann tiersen ?

j’espère. je ne sais pas encore vraiment ce qu’on va faire, je ferai presque partie du public moi-même.

vos deux univers sont assez éloignés, on se demande un peu ce qui peut arriver ?

on a joué ensemble et de très belles choses se sont passées donc je pense que cette rencontre entre deux éléments différents et introspectifs pour créer quelque chose d’unique peut être vraiment bien.

comment l’as-tu rencontré ?

lors de ma première tournée en france, j’ai rencontré quelqu’un qui m’a donné un de ses cds et j’ai énormément apprécié. je suis rentrée aux états-unis et le film amélie poulain est sorti peu de temps après et je me suis dit " tiens c’est lui ". ensuite, je crois que c’était l’été dernier, yann a acheté mes disques et contacté vicious records en disant qu’il aimerait beaucoup me rencontrer.

il aime travailler avec pas mal de monde

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oui, j’aime ça chez lui, il cherche toujours à être inspiré par d’autres et je trouve qu’il respecte énormément les gens. il n’est pas dans un esprit de compétition, ce qui est plutôt rare, et on sent qu’il adore faire de la musique et écouter les autres jouer. pour ceux d’entre eux qui l’émeuvent beaucoup, je crois qu’il tient vraiment à s’impliquer avec eux et voir s’il peut leur apporter quelque chose. et ça c’est vraiment génial.

l’as-tu vu sur scène ?

non, jamais.

il est excellent

oui, c’est ce qu’on m’a dit.

il est impressionnant à jouer de tous ces instruments à la fois

oui, il est vraiment très doué.

on est impatients de vous voir jouer ensemble

je suis sûre qu’il sera super, moi je ne sais pas ...

allez-vous préparer le concert ou est-ce que ce sera de l’improvisation ?

je crois qu’on va le préparer un peu donc je ne suis pas trop inquiète [rires]

vas-tu chanter sur ses morceaux comme "la rupture" ?

non.

de nouveaux morceaux ou tes chansons à toi ?

sans doute un peu des deux, oui. il va peut-être jouer sur quelques unes de mes chansons et on fera de nouveaux morceaux et après je m’en irai et il fera son spectacle.

comment as-tu trouvé le film amélie poulain au fait ?

oh, c’était très beau.

un film plutôt joyeux pour toi non ?

oui ... mais un peu triste en même temps par moments.

aimerais-tu écrire des musiques de films ?

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oui mais ça dépend avant tout du film car aux états-unis souvent ... en fait, j’ai déjà fait une musique de film. j’ai collaboré avec un de mes amis qui fait des films expérimentaux et j’ai écrit toutes les musiques originales. on l’a joué au musée d’art contemporain d’atlanta. je l’ai fait et ça m’a beaucoup plu, une très bonne expérience.

y a-t-il d’autres expériences que tu aimerais tenter ?

hum ... je ne sais pas, je ne vois pas en ce moment, peut-être un jour quelque chose ...

tu prépares la tournée en ce moment ?

oui, oui exactement et mes tournées aux états-unis aussi. ça commence le 6 mai et ensuite le 21 juin.

toujours en duo ou avec plus de monde ?

il y aura peut-être un bassiste sur la tournée de la côte est, on n’a pas encore décidé.

on pose la question car souvent les groupes américains tournent au complet aux états-unis et quand ils viennent ici il y a juste une ou deux personnes

non, la plupart du temps c’est juste nous deux et c’est rare que quelqu’un nous rejoigne ... ça fait un moment qu’on parle d’ajouter un bassiste pour voir mais en fait on a un peu peur que ça ne marche pas car il y a une telle intensité et dynamique entre nous deux, on lit dans les pensées l’une de l’autre, et on a peur que si on intègre quelqu’un d’autre ça change tout ça.

c’est le sentiment qu’on avait sur dyed in the wool c’était vraiment proche de ce que vous faisiez sur scène. on a eu le sentiment que tu avais trouvé ta façon d’écrire sur cet album, que les précédents menaient à celui-ci. on se demandait donc si sur le nouvel album tu partais dans une nouvelle direction à nouveau ou si tu étais encore dans cet esprit là ?

chaque album est différent. pour moi ils reflètent ce qui se passe à un moment donné. christina et moi nous entendons très bien et on veut que ça se sente dans la musique. ce disque est plus agressif. deux personnes peuvent faire ça et on ne voulait pas qu’il soit trop produit, on voulait juste qu’il soit ce qu’il est. alors il est un peu plus brut mais je crois qu’on a bien capturé l’essence de ce qu’on fait.

on aura sans doute cette impression de " live " comme sur dyed in the wool ?

oui, oui, on a voulu rendre compte des concerts sur cet album ... et sur certains autres aussi.

et cet aspect agressif dont tu parlais, c’est quelque chose qu’on sent dans tes concerts, une brutalité ou une intensité, on a vu des gens assez déstabilisés par ça. est-ce quelque chose que tu cherches à créer ou est-ce que ça sort comme ça ?

ça sort, c’est tout, et je sais que c’est difficile pour certaines personnes mais je n’y peux rien. [rires]

c’est aussi ce qui rend ta musique si unique pour d’autres personnes. est-ce que tu y penses ou tu ne veux pas savoir ce que le public va ressentir ?

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plus je sors de disques et plus on me parle de cet élément là de ce que je fais et c’est difficile pour moi parce que je n’ai pas l’impression de faire quelque chose de mal. parfois des gens transforment tout ça en disant que j’exprime de la colère, mais je ne suis pas en colère, je ne suis pas méchante. [rires]

pourtant nous ressentons une certaine forme de colère lorsque tu joues sur scène, mais là devant nous tu parais tellement douce !...

merci ... ce n’est pas de la colère, c’est juste de la force, ce qui est une émotion complètement différente. se sentir fort c’est lié au fait de vouloir entrer en connexion.

ça vient aussi de ta façon de bouger, les gens n’ont pas l’habitude de voir des expressions corporelles si fortes sur scène, sauf peut-être chez les rolling stones [rires], mais pour la plupart des groupes de ce genre là, les musiciens sont assez statiques. c’est peut-être ce qui impressionne tant.

oui, peut-être. je pense aussi que ce n’est pas fait pour tout le monde et que ce n’est pas grave. je sais que certaines personnes sont venues aux concerts et n’ont pas aimé la première fois parce que ça les dérangeait dans leur état d’esprit du moment. plusieurs personnes m’ont dit ça et la fois suivante elles m’ont dit " oh je saisis ce que tu fais, c’est génial ". ça peut arriver ça aussi.

quand on commence par le premier album pour ensuite découvrir les autres dans l’ordre, l’évolution est assez logique. le passage de flight safety à maps of tacit par exemple, tu joues les morceaux différemment mais on suit bien le chemin parcouru donc ce n’est pas trop étrange lorsqu’on te voit sur scène mais pour les gens qui ne te connaissent pas, je pense que c’est ...

un peu trop au début, oui [rires] ... je le pense aussi.

mais c’est bien de remuer les gens aussi

oui, c’est mieux que les gens adorent ça ou détestent ça plutôt qu’ils trouvent ça quelconque ... c’est la raison pour laquelle je fais ça, pour qu’il y ait un déclic d’une manière ou d’une autre. même s’ils n’aiment pas, c’est une forme de déclic.

les chansons changent beaucoup de forme d’un album à l’autre, as-tu peur dans le futur de ne plus avoir de nouvelle façon de faire des chansons ?

je ne continuerai que jusqu’à ce que je ne puisse plus rien exprimer par ce moyen d’expression. quand j’aurai le sentiment que j’ai fait le tour ... ça peut être à un moment vraiment bien au niveau carrière et business mais si dans ma tête il est temps d’arrêter ... je m’en approche d’ailleurs ...

cette question se posait toujours suite à cette impression que tes albums mènent à dyed in the wool, on se demandait si au bout d’un moment tu referais un album dans le même feeling que le précédent, si tu atteindrais un genre de plateau.

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plus je vieillis et moins ce business m’excite et ça me pousse petit à petit vers la sortie ... car j’adore jouer et être sur scène, si je n’avais pas ça je ne ferais pas ce que je fais. mais j’ai ce besoin si fort d’être là que dès que je pense arrêter je me dis " oh je ne verrai plus tous ces gens merveilleux " et ça me rend triste ... mais je ne le ferai jamais mécaniquement donc le jour où je ne prends plus de plaisir, c’est fini. et c’est la même chose pour les disques. si je n’ai pas le sentiment d’être en train de faire un travail honnête, représentant mon cœur ... et je ne veux pas me répéter non plus alors ... je m’en irai.

tu parlais d’un moyen d’expression musical tout à l’heure, as-tu d’autres moyens d’expression ? est-ce que tu peins ou fais de la sculpture ?

non, j’aimerais avoir plus de temps, j’aimerais écrire ... écrire des histoires, peut-être un jour ... et j’aime aussi l’idée de m’améliorer au piano, d’être une vieille dame jouant seule et de façon folle du piano. je n’ai pas besoin de sortir des disques.

j’ai lu que tu étais une musicienne autodidacte, est-ce que ça t’a aidé à créer cet univers si particulier, qu’on n’a jamais vu ailleurs ?

je crois que ça m’a aidé mais je ne sais pas si c’est une bonne chose pour tout le monde. quand j’ai commencé la guitare, j’étais très anti-guitare à cause de tous les clichés qui tournent autour de la guitare et donc je m’en suis servie très simplement. je voulais juste écrire des chansons. et puis quand j’ai commencé à écrire de plus en plus de morceaux, j’ai essayé de jouer différemment de ce que j’avais entendu jusque là, de façon très rythmée. au fur et à mesure, je crois que j’ai trouvé une façon de jouer de sorte qu’elle ne m’embarrasse plus, la guitare je veux dire. je joue dans une style différent car je n’ai pas été formée à ça, je n’écrivais que ce que j’entendais dans ma tête donc c’était bien pour moi. maintenant j’adore jouer de la guitare mais je ne sais pas dans quelle tonalité je suis ou quoique ce soit mais je sais comment entendre ... quant au piano, ça fait cinq ans maintenant que je joue. j’ai sans doute appréhendé le piano de la même manière que la guitare. il y a aussi beaucoup de clichés autour du piano mais comme je n’ai eu aucune éducation à ça je ne sais pas comment les reproduire.

j’ai l’impression que ça peut aider à créer quelque chose de vraiment neuf

oui, oui, bien sûr ... christina a fait des études de musique à berkeley, elle y a étudié la basse et elle a des histoires très marrantes de gens qui vont en école de musique et apprennent tout mais sont incapables d’écrire une chanson. mais je suis sûre qu’il y a des gens qui ont pris des cours de musique et pour qui ça marche... j’ai d’ailleurs des amis qui ont pris des cours et qui écrivent de la musique incroyable. c’est différent pour chacun. en tout cas, elle a fait berkeley pour apprendre la basse et elle joue de la batterie alors [rires] je ne sais pas si ça l’aide ou pas.

t’es-tu sentie influencée par des groupes, nous on ne voit pas trop, je ne sais pas si toi tu peux ?

je crois que je suis inspirée par les convictions que les personnes mettent dans leur musique, pas nécessairement par un style ou un truc à la mode que tu dois jouer. on est juste des êtres humains. je crois que c’est ce qui m’inspire le plus, le cœur humain, et on trouve ça dans tellement de musiques de john lee hooker à ella fitzgerald à sonic youth, tous ces groupes. j’allais dans un club ouvert à tous les âges quand j’étais très jeune et j’y ai vu sonic youth, dinosaur jr et ces groupes était inconnus. j’étais très très jeune, c’étaient les premières fois que je voyais de la musique et c’était à l’époque où ils n’avaient pas d’argent, c’était difficile à l’époque de faire de la musique, de tourner. ça m’a énormément inspirée parce que ce n’était pas quelque chose de cool, c’était très dur et ils étaient pauvres. ils faisaient ça parce que ça les excitait et qu’ils voulaient créer quelque chose de spécial. ces groupes m’ont beaucoup inspirée.

alors tu les as vus et t’as directement pensé " je vais faire ça " ?

oui

ou est-ce que ça a mis plus de temps pour cheminer ?

non, je crois que le premier groupe que j’ai vu et pour lequel je me suis dit que je voulais faire ça, c’était quand j’étais très jeune, j’ai vu blondie à la télévision, je devais avoir huit ans je crois, et je me suis dit que j’allais faire pareil. par contre, le premier groupe que j’ai vu sur scène, c’était les feelies, c’était la première fois et j’ai pensé que j’adorerais faire ça. " je crois que je peux faire ça, je ne joue de rien mais je crois que je peux faire ça " [rires]. mais il m’a fallu pas mal d’années pour que je me lance donc j’ai laissé mûrir pendant longtemps.

y a-t-il des comparaisons avec d’autres groupes qui te blessent ?

en fait ce qui me gêne c’est que depuis que je joue, j’ai toujours été comparée aux personnes populaires du moment que ce soit pj harvey, cat power, björk [regards incrédules de notre part ... rires] je sais, c’est exactement ce que je veux dire mais c’est parce que ce sont des femmes et certains journalistes ne pénètrent pas du tout dans la musique, ils n’ont pas de sens de leur métier.

ça arrive beaucoup aux groupes masculins aussi, les gens ont tendance à comparer

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oui ... c’est vraiment dommage ... car j’ai l’impression de travailler très dur dans ce que je fais. si tu n’aimes pas et tu n’as pas envie d’écrire dessus, moi ça me va, mais si tu prends le temps d’écrire dessus, tu devrais vraiment t’immerger dedans, tout comme moi lorsque j’ai écrit le disque, et être fier de ton travail. je ne crois pas que les gens font ça très souvent, c’est plutôt " je vais dire que ça sonne comme ça même si je n’en sais rien du tout ou je m’en fous ". c’est dommage ... et ce sera toujours un problème. [rires]

[pendant qu’on jette un œil aux questions pour voir si on a oublié quelque chose] est-ce que ça te plait d’être à paris ?

je me suis promenée un peu il y a quelques jours. oui, c’est agréable même si ça fait assez longtemps que je ne suis pas rentrée chez moi alors mes amis me manquent mais j’aime bien quand même.

vas-tu rentrer un peu avant de revenir en avril ?

oui, le lendemain du concert avec yann je rentre à la maison ...

voilà c’était tout, merci

merci à vous.

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publié par le 10/03/04