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publié par Mickaël Adamadorassy le 24/05/19
Rökkurró - So krútt!
So krútt !

krútt

( à ne pas confondre avec le Krüt allemand qui veut dire chou, comme dans la choucroute)

Employé par les islandais eux-même pour décrire toute une mouvance artistique, krútt n’a aucun équivalent direct dans notre langue mais on pourrait le traduire par mignon, "qui possède une innocence enfantine". Mais ce n’est qu’une partie de l’histoire ... car si on peut bien trouver très krútt les blondes chanteuses de Múm, cela semble un peu étrange d’accoler ce terme à Björk ou aux musiciens de Sigur Ros. Et pourtant ça se fait car krútt c’est aussi une élégance, une forme d’intelligence particulièrement séduisante.

Et comme tous les termes généralisant abusivement, le Krútt est déjà contesté, détesté, déconstruit, on trouvera certainement bientôt du post-krútt mais en attendant, nous sommes en 2006 à Reykjavík, Rökkurró est en train de naitre dans le grenier de Bibbi (Björn Pálmi Pálmason), le batteur. Il est question de violoncelle et d’accordéon, d’Amélie Poulain et la voix sublime de Hildur Kristín Stefánsdóttir est déjà de la partie. Pas de doute... ils sont indéniablement, irrésistiblement krútt

Það kólnar í kvöld...

Après un EP 4 titres, Rökkurró signe chez 12 Tónar, qui est à la fois un magasin de disque (qui a fermé depuis), lieu de rendez-vous de toute cette scène de Reykjavík et un label, où l’on retrouve aussi Mugison ou Ólöf Arnalds (avec qui on a tourné une jolie session cargo !). Ils sortent un premier album, Það kólnar í kvöld (non je ne saurais pas vous le prononcer), il s’agit de jolies chansons construites autour des textes en islandais et de la voix d’Hildur, sur des tempi relativement lents, avec des ambiances mélancoliques voir nostalgiques avec la présence fréquente de l’accordéon. La guitare électrique se manifeste avec parcimonie, la batterie est jouée le plus souvent de manière très feutrée, ce qui n’empêche pas une certaine sophistication dans le jeu de Bibbi (Ferðalangurinn), qui sait laisser de l’espace tout en apportant vraiment quelque chose de plus qu’une simple pulsation métronomique.

Malgré le jeune âge des musiciens et l’accordéon (non on plaisante, on l’aime bien quand même), on sent beaucoup d’intelligence et de maturité chez Rökkurró. Ils sont très appliqués, et s’ils privilégient les atmosphères sereines, un dévoilement assez lent, ils savent apporter ce qu’il faut de variété pour offrir un premier album qui tient la longueur et sait sortir du format chanson. Sur (Hetjan a Fjallinu) la machine s’emballe soudain, le guitariste sort enfin sa pédale de distorsion, le batteur n’a plus peur de "crasher" les cymbales plutôt que de les caresser. Cet exutoire au plein milieu de l’album est une cassure rythmique très bien vue. On a aussi des "indices" pour ce que sera la suite dans les passages purement instrumentaux ou dans Allt gullio qui introduit les arpèges et le tremolo picking typique du post-rock.

Í annan heim (un autre monde)

Voilà un titre bien choisi pour ce second album de Rökkurró, d’abord parce qu’il marque une nette évolution par rapport à son prédécesseur, exit l’accordéon, fini les mignoneries, du krútt il ne garde que l’élégance et la sophistication. Avec l’aide du producteur Alex Somers (le compagnon de Jónsi de Sigur Ros) qui s’est impliqué dès l’écriture des morceaux et les premières répétitions, le groupe s’invente un univers, déploie des atmosphères rêveuses, mélancoliques et en même temps lumineuses autour de la voix d’Hildur. Celle-ci n’hésite plus à privilégier ses aigus, et tant mieux car tout là-haut chacune de ces notes est un régal. Rökkurró avait déjà le violoncelle et le piano, Alex Sommers travaille avec eux sur les arrangements de corde et de cuivre.

On ne sait pas si c’est le fait qu’il soit un proche de Sigur Ros ou si c’est la volonté du groupe (on vous parlait un peu plus haut du côté post-rock de la guitare) mais le résultat pourrait être décrit comme la rencontre entre le vocabulaire d’un post rock "Sigur Rossien" et une très belle instrumentation acoustique, le tout sublimé par un petit oiseau qui chante magnifiquement bien dans une langue dont on ne comprend pas les mots mais c’est là où la musique peut être magique, l’émotion passe quand même.

Le succès et la pause

Í annan heim fera un gros carton en Islande, il restera plus de 100 semaines dans le top 30 local et permettra à Rökkurró de beaucoup tourner chez eux et en Europe. Il leur vaudra aussi la reconnaissance des médias indé internationaux dont KEXP.

Néanmoins le groupe va se mettre en pause pendant un an, le temps pour Hildur et la claviériste Helga (qui a rejoint le groupe après la sortie de Í annan heim, de même que Skúli à la basse) de passer un an au Japon. Hildur en profitera pour monter un projet solo, Lily And The Fox qui possède un soundcloud avec quelques reprises dont une de Nightcall de Kavinsky :

Le groupe finira par se retrouver et rejouer ensemble fin 2012 pour Iceland Airwaves. Ils commenceront ensuite à travailler sur le successeur de Í annan heim, à l’époque sans idée arrêtée sur la direction qu’ils allaient prendre.

Innra

Fin 2013, bien avant l’album à venir, Rökkurró offre un avant-goût de cette nouvelle direction. La douceur est toujours là mais le vocabulaire post-rock eux ont disparu, "Killing Time" est une jolie balade, assez dépouillée par rapport à ce qu’ils ont pu faire auparavant, construite autour d’accords plaqués au piano et de beats électroniques agrémentées de "vraies" percussions et de cordes discrètes, on reste dans l’univers de Rokkuro, c’est toujours poétique, lumineux, la voix de Hildur se savoure toujours avec autant de plaisir... et en anglais pour la première fois. Il y a aussi une nouvelle écriture qui se profile, un côté encore plus cérébral et sophistiqué.

Inra sortira en 2014,enctièrement chanté en anglais en dehors de "Flugdrekar" (que le groupe nous a joué en session Cargo !, à voir ci-dessous). Si on devait faire l’histoire chronologiquement c’est avec ce disque en fait qu’on découvre Rokkuro, grâce à la sublime "Weightless" qui rassemble toutes les qualités qu’on aime chez eux , la très belle voix d’Hildur qui s’illustre sur une ligne de chant émouvante et mélodieuse, des arrangements sophistiqués mélangeant électronique et instruments acoustiques, des atmosphères intimistes, mélancoliques qui possèdent en même quelque chose de lumineux, de zen. L’album commence en douceur mais les titres se font progressivement plus énergiques et plus rythmés comme "The Backbone", "White Mountain" fait un peu des deux : ça commence comme un piano-voix délicat mettant en valeur toute la tessiture d’une Hildur qui vous donne des frissons et puis le reste du groupe arrive et on fait monter la sauce. "Blue Skies", "Hunger", "Red Sun" constituent à elle trois une belle fin d’album qui ne perd pas en intensité. En fait, il n’y a pas vraiment de titre faible, le genre qu’on zappe, pour nous "Weightless" est un cran au dessus du reste, mais le reste est déjà de haut niveau !

2015-présent

Pas de nouvelles de Rokurro depuis Inra, le twitter du groupe a cessé d’émettre, les derniers posts faisant un peu de pub au projet électropop de Hildur :

Mais bon même s’il n’y a pas d’actus, cela fait déjà un paquet de bonnes chansons à découvrir et si vous êtes fans des groupes islandais on est quasi-sûr que ça vous plaira (et si vous ne l’êtes pas, ça vous plaira quand même le krutt est irrésistible !)

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publié par le 24/05/19