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publié par luvan le 05/02/15
Mathilde Fernandez - Bruxelles est un chou #1
Bruxelles est un chou #1

« Bruxelles est un chou » : une rubrique défrichant ce que Bruxelles fait pousser de mieux en termes de musique. De l’émergent, du sang frais, du volontairement confidentiel... C’est vert façon alien, c’est différent, c’est délicieux, c’est quoi ?

Bruxelles est un chou #1 : Mathilde Fernandez

Entrer dans un univers musical, c’est entrer dans un salon. Ici, c’est une chapelle. Au mur, figurez-vous des objets cultuels dépareillés. Quelques briques dégarnies, râpeuses. Ça râpe sur la langue, Mathilde Fernandez. On pense entendre un cri. On n’en est pas loin. La voix surprenante de Mathilde Fernandez, comme le cri, s’échappe. Où « s’échapper » équivaut à « s’évader ».

  • CRI : « Expression phonique d’une sensation, d’un état physique ou moral, ressenti en profondeur très intensément. » (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales)

Et l’évasion n’est pas jolie. Non, le mot « joli » ne s’applique pas au chant de Mathilde Fernandez. Libres, mais depuis peu, les morceaux qu’elle nous livre ce soir-là, dans le loft ixellois de Marc Taraskoff, sont pleins jusqu’au goulot de la jouissance juvénile du reclus tout juste relaxé, mais aussi du souvenir des choses qu’il a fallu casser pour sortir : les fenêtres, les miroirs, les écrans.

Claire, sa voix ne l’est pas vraiment, même si elle s’amuse à le prétendre l’espace d’un refrain sournoisement a capella. Elle s’échappe de ça aussi : de l’académisme lyrique.

À l’écouter, on comprend qu’on est au seuil de quelque chose d’important, comme l’écho d’une comptine qu’on aurait oubliée mais qui serait là, tout près, à portée de cortex. On aurait envie de la réinventer. Pousser la ritournelle ou l’entendre pousser pour le plaisir d’une fausse réminiscence. Mais contrairement à la pop « hommage », on sait qu’on n’a jamais rien entendu de tel.

À écouter Mathilde Fernandez manipuler son piano, on n’est ni bercé, ni spécialement secoué. On est vibré. Balancé au milieu d’un champ de bataille. En pleine querelle des Anciens et des Modernes. Quand ? Et où ? On est perdu. Mais le capitaine Fernandez sait très bien où elle va. Alors on lui pardonne.

Ses paroles sont simples, jamais camouflées. Des textes à déguster de suite, à nu, mais qui hantent pour de vrai. Longtemps après. Pas d’encre sympathique, chez Mathilde Fernandez. Rien à déchiffrer à la lueur d’une torche. Ses chansons sont une perche, une main tendue.

Alors pourquoi cette impression d’étrangeté ? Cette sensation d’aliénation ? Mathilde Fernandez nous parle d’être humain à être humain, pourtant. Comment nous projette-t-elle hors de nous ? Oh ce n’est pas grand-chose. Rien de révolutionnaire. Une simple translation vectorielle. Un petit pas sur le côté... Mais comment fait-elle ?

Et nous revenons à la définition du cri.

  • CRI : « Son(s) généralement bref(s) et aigu(s), émis instinctivement par les cordes vocales sous l’effet de certaines émotions. » (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales)

Mathilde Fernandez, c’est une ligne directe, droite comme un trait, établie entre soi et un alter ego posté là, juste à côté. Un chemin qu’on n’a pas pris. Une porte qu’on n’a pas ouverte. Voilà ce qu’explorent ses chansons. Et l’entreprise, en apparence simple, est périlleuse.

Ça rit, ça geint, ça pleure, ça grogne, ça hoquette, mais au final ça survit. En équilibre précaire sur cette couche de glace très mince et très fragile séparant l’instant de l’éternité.

Alors on arrête tout de suite de bavarder et on va écouter Mathilde Fernandez.

- Le 22 février à Paris, au Loup, 25 rue Bergère, 75009 Paris / entrée libre, 20h / métro Grands Boulevards.

- Le 22 mars à Bruxelles (lieu à confirmer).

- Le 14 avril à Nice, au Salon, 7 bis rue des Combattants en Afrique du Nord, 06000, Nice.

Le français de tes textes me frappe par son internationalisme. Je trouve tes chansons particulièrement émancipées de substrat culturel, français ou belge. Es-tu « du voyage » ? Parles-tu plusieurs langues ?

Du voyage… j’aimerais te répondre que oui. J’ai pas mal bougé en francophonie, je suis originaire du sud de la France, y suis restée pendant pas mal de temps, j’ai habité en Suisse et me suis installée depuis plus d’un an en Belgique. J’ai toujours eu l’habitude de partir à droite à gauche. Je ne parle que l’anglais en plus du français, je suis d’origine catalane et polonaise mais ne connais rien à ces deux langues. Depuis toujours je me nourris de styles musicaux assez différents passant du Bollywood à la musique psychédélique, à la musique populaire internationale des années 70, à l’indus, à la New Wave, à n’importe quoi en fait… J’ai une oreille qui me permet d’apprendre facilement les sonorités de certaines langues, c’est comme ça que je chante sans comprendre en allemand, espagnol, hébreu ou en hindi. Le concept global de Live à Las Vegas retrace l’histoire d’un personnage féminin qui n’a jamais rien connu d’autre et qui rêve de gloire loin de chez elle, on la suit, plus particulièrement dans le titre « Egérie », autour du monde mais de naufrages en déroute et en échecs.

Pourquoi - ou comment, par quels chemins, pratiques ou d’esprit - deux projets (Bollyyogurt et Live in Las Vegas) ? Pourquoi - idem - l’acoustique et l’électro dans Live in Las Vegas ?

L’été 2008 où j’ai commencé à écrire des chansons c’était pour m’accompagner au piano. J’ai quasiment écrit tout le noyau dur du projet Live à Las Vegas à ce moment-là. J’ai continué dans cette dynamique mais en travaillant plus le chant et au final, c’est le piano est devenu l’accompagnateur de la voix. Par la suite d’autres chansons ont trouvé leur place dans Live à Las Vegas, puis encore d’autres que j’ai abandonnées depuis. Ces textes se suivent de près ou de loin, et gardent toutes la même couleur musicale. Les arrangements électro ne sont arrivés que bien plus tard. Je considère que certains sons en ont plus besoin que d’autres, j’ai préféré garder certains morceaux en piano-voix, ce qui constitue pour moi la base des bases.

Le projet Bollyyogurt est arrivé comme une récréation. Je me trouvais dans une période de paralysie d’ écriture et de composition, n’arrivais pas à me renouveler en me foutant un peu la pression. J’écoutais du bollywoodfunk de façon morbide et me suis mise à travailler directement la composition sur logiciels en développant parallèlement un langage yaourt inspiré de l’indien. Il y a un côté très théâtral dans ce projet, ces textes sont insensés et les intentions et émotions en ressortent démesurément. Le dénominateur commun entre les deux projets c’est certainement là ou je (me) raconte des histoires. Live à Las Vegas dans l’itinéraire de vie d’une femme portant sa croix en quête de réussite sociale et qui peu à peu se met à envoyer de l’amour comme des fusées pour ce monde qui ne le mérite pas, expiant ses pêchés au même titre que ceux de l’humanité toute entière. Bollyyogurt est bien plus léger, sur trois titres « Jawenaha », « Choosh » et « Soltha ». On est dans une célébration du soleil, de la vie, et du sentiment frais de l’amour sans lendemain. Je pensais aussi à Ashvaria Rai et Asha Bhosle, ces figures de la culture populaire Bollywood, traversant les castes en raison de leur beauté et de leur grâce.

Je trouve qu’un éclectisme - pas seulement sonore, mais plus généralement « esthétique » - transpire dans ta musique. Et malgré tout, le sentiment de cohérence domine. Sais-tu ce qui motive tes coups de coeur artistiques ? As-tu identifié des dénominateurs communs ?

Par rapport à l’éclectisme, je vais là ou j’ai envie. Je ne me confine pas dans un style particulier, de toute façon je crois que définitivement je n’ai jamais réussi à faire ça, je cherche même à faire le contraire. L’harmonie trouve son chemin là dedans. J’adorerais savoir composer à la manière de tous les styles musicaux différents. Donc je me donne des challenges comme « tenter un son un peu club » évidemment le résultat est finalement assez éloigné, peut être influencé mais « digressant ». Je suis plus à l’aise dans des entre deux ou même entre trois styles radicalement opposés. Comme par exemple en ce moment j’aimerais beaucoup avoir le temps de continuer un projet que j’ai commencé entre electro-indus et chant lyrique.

Tu m’as dit que tu étais autodidacte. Peux-tu en dire plus ? Quels choix, événements t’ont guidée vers la musique ? Vers d’autres pratiques artistiques ? Quels sont tes liens avec « l’académisme » musical ?

J’ai commencé la musique très tôt, j’ai étudié le piano classique pendant quelques années mais j’étais trop jeune, le solfège m’emmerdait, en trois ou quatre ans je n’ai jamais su lire une note, je faisais semblant, j’apprenais mes morceaux à l’oreille en faisant style de lire les partitions. J’ai arrêté suite à une audition catastrophique ou j’avais eu un trou de mémoire. J’admire les musiciens dits classiques, les interprètes, car je suis incapable, absolument, de faire ce qu’il font. J’ai toujours composé, depuis l’enfance, on retrouve dans certaines chansons des choses composées il y a presque 20 ans. J’ai grandi dans un environnement d’artistes, plusieurs membres de ma famille avaient un groupe de rock progressif qui a bien marché dans les années 70/80. J’ai toujours été sollicitée pour faire écouter ce que je faisais. J’ai par ailleurs beaucoup pratiqué le théâtre en tant que comédienne ce qui fut pour moi un bon enseignement pour poser ma voix. J’ai fait les beaux arts et j’ai développé un travail de performance. Ce n’est que depuis récemment que je commence à lier voix, musique et la performance. J’ai commencé tardivement à prendre des cours de chant, aujourd’hui une chanteuse lyrique me coache. Je suis complètement dans le do-it-yourself, je pense que ça s’entend.

Je ne qualifierais pas tes textes de superficiels, mais ils ne sont pas non plus « profonds » au sens statique du terme. J’ai plutôt l’impression que leur force se situe dans un va-et-vient entre les deux. As-tu l’impression - ou l’intention - en écrivant - et plus généralement en composant - d’explorer quelque chose ? Et si oui, quelle chose ?

Je suis partisane du double voir triple sens dans les textes. Il me semble qu’avec des mots tout simples on peut facilement évoquer des choses universelles. Quand je suis sur mon piano, je lance les mots, quand j’en sens un de bien juste par rapport à une émotion je le garde et retaille un peu à la fin pour façonner l’ensemble. Je ne cherche pas à construire du sens absolument. Ça me plait par exemple d’affirmer quelque chose dans un couplet et de tout massacrer au couplet suivant. Il y a ces paroliers que j’aime et que j’adore qui me semblent très justes dans un lyrisme grinçant, Mylène Farmer et Laurent Boutonnat par exemple, grands paroliers les deux, les poèmes de Patti Smith, fantastiques, les Rita Mitsouko aussi il y en a plein… Qui mélangent tragique, drôleries, débilité et justesse. C’est ça que j’aime et auquel j’aspire en fait et c’est aussi dans la liberté, le déversoir, faire passer la merde et les rêves bons ou idiots, parler des animaux, me moquer, dire des gros mots, mentir, inventer des trucs qui ne veulent rien dire, pousser des cris, prendre des voix différentes.

De quoi es-tu curieuse ? En vrac. Une liste incohérente va très bien.

La chanson la plus triste du monde,
les voix françaises dans les films américains nuls,
la ventriloquie,
les mystères,
l’astrologie,
l’apocalypse.

Mathilde Fernandez en quelques lignes

Mathilde Fernandez est une jeune artiste polyvalente qui mêle création scénique et composition musicale. Française installée en Belgique, elle inscrit sa pratique musicale entre le lyrisme et le grinçant. Son univers baroque rejoint ceux de Klaus Nomi, Kate Bush, Nina Hagen ou encore Lene Lovich. Elle développe depuis 2008 un projet musical intitulé Live à Las Vegas.

Retrouvez Mathilde Fernandez sur Facebook, sur Soundcloud, sur la toile.

Crédits photo : ©Aniko Kowalski

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publié par le 05/02/15