Jour 2 – Les regards se croisent
La deuxième journée du Main Square commence comme la première pour ma part : passage obligatoire coin media et VIP pour récupèrer les badges photos du jour. Pendant ce temps les allées se remplissent progressivement, les premiers groupes d’amis retrouvent leurs habitudes, les familles prennent le temps de s’installer. La Citadelle semble encore respirer avant d’accélérer son rythme. Au fond, un festival ne démarre peut-être jamais avec le premier accord de guitare, mais avec les premiers regards tournés vers une scène.

Pour le premier concert je me dirige sans problème vers la scène du Vauban car dès les premières journées j’ai pris mes repères très facilement sur site. Keo ouvre cette deuxième journée du Main Square devant un public encore discret, qui continue d’arriver progressivement sur le site. Les allées se remplissent doucement, les regards se partagent encore entre les stands, les scènes et la beauté de la Citadelle. On sent que le festival est réveillé, mais qu’il lui faut encore un peu de temps pour trouver son rythme. C’est peut-être ce qui rend toujours les premiers concerts d’une journée un peu particuliers. Certains spectateurs sont déjà totalement dedans. D’autres découvrent encore le site ou cherchent simplement à profiter du cadre avant que la foule ne devienne plus dense. Les artistes, eux, doivent réussir à capter ces regards qui ne sont pas encore tous tournés vers la scène. Et Keo y parvient plutôt bien.

Le groupe propose un concert efficace, porté par des morceaux qui donnent envie d’en découvrir davantage. On sent une vraie envie de lancer cette deuxième journée de la meilleure des manières. L’énergie est présente sur scène, même si elle met un peu plus de temps à trouver son écho dans le public. Les premiers applaudissements deviennent progressivement plus nombreux, les têtes commencent à bouger et les festivaliers qui arrivent s’arrêtent quelques instants avant de poursuivre leur chemin ou de rester devant la scène. Puis, sans vraiment que l’on s’y attende, le concert s’arrête.
Dix minutes avant l’horaire prévu. Pas de dernier morceau annoncé. Pas de rappel. Pas de véritable au revoir. Le silence revient presque aussi vite qu’il avait laissé place à la musique. Forcément, les questions arrivent. Était-ce prévu ? Le groupe était-il contraint par le planning très précis d’un festival ? Avait-il tout simplement joué l’intégralité de son répertoire disponible ? Ou cette affluence encore timide a-t-elle, malgré elle, influencé la fin du concert ? Impossible de le savoir sans être dans les coulisses.

Mais cette conclusion laisse une sensation étrange. Pas celle d’un mauvais concert, loin de là. Plutôt celle d’un moment interrompu un peu trop tôt, comme si la journée n’avait pas encore trouvé son véritable tempo. En quittant la scène, je me dis finalement que ce premier concert ressemble beaucoup au début d’une journée de festival. Tout est en place. Les artistes sont là. Le public arrive. La musique résonne déjà entre les remparts de la Citadelle. Pourtant, quelque chose attend encore de se déclencher. Comme si tous les regards n’étaient pas encore totalement tournés vers le même festival.
Quelques minutes plus tard, c’est au tour de la Main Stage de reprendre vie avec Radio Free Alice. Petit à petit, les regards changent de direction. Les discussions se font plus discrètes, les files devant les stands se raccourcissent et une partie des festivaliers converge naturellement vers la scène principale. On sent que le festival commence réellement à prendre son rythme.
C’est aussi ce que j’aime dans un festival. On vient souvent pour quelques noms bien précis, ceux inscrits en gros sur l’affiche. Et puis, entre deux têtes d’affiche, il y a ces groupes que l’on ne connaît presque pas, que l’on découvre un peu par hasard, simplement parce qu’on est là au bon moment. Sans forcément s’y attendre, ils finissent par laisser une trace. Radio Free Alice fait partie de ceux-là.

Une vraie belle découverte pour moi. Le groupe réussit à installer une énergie simple mais efficace et donne le ton pour la suite de la journée. Ce n’est peut-être pas le concert dont tout le monde parlera en rentrant chez lui, mais c’est exactement le genre de prestation qui rappelle qu’un festival se construit aussi grâce à toutes ces découvertes auxquelles on ne pensait pas en achetant son billet.
Puis vient Eve La Marka sur la scène Vauban. Et comme souvent dans un festival où les styles se succèdent tout au long de la journée, le regard change encore une fois. Son univers ne laisse clairement pas indifférent. Entre remix, réinterprétations de morceaux connus et une énergie débordante du début à la fin, chacun semble vivre le concert à sa manière. Pour ma part, je n’ai pas totalement adhéré à sa proposition musicale. Ce n’est tout simplement pas un univers qui me parle. Mais ce serait injuste de résumer son concert à ce seul ressenti. Car une chose est indéniable : Eve La Marka donne absolument tout sur scène. Elle ne s’économise jamais, cherche constamment le contact avec le public, multiplie les échanges et réussit à entraîner une bonne partie de la foule dans son énergie.

Et c’est là que ce concert m’a fait réfléchir. Peut-on apprécier un moment sans forcément adhérer à la musique proposée ? Peut-on être emporté par une performance avant même d’être convaincu par les morceaux ? À observer les sourires, les téléphones levés et les regards tournés vers la scène, la réponse semblait être oui.
C’est aussi ce qui fait la richesse d’un festival. On ne repart pas forcément avec un nouvel artiste dans sa playlist, mais parfois simplement avec le souvenir d’un moment où l’énergie de la scène a pris le dessus sur nos goûts personnels.
Avec The Warning, qui prend désormais possession de la Main Stage, le regard change une nouvelle fois. Cette fois, plus besoin de convaincre. Dès les premiers morceaux, le trio impose naturellement son identité et capte toute l’attention. On sent immédiatement que les trois musiciennes savent exactement où elles veulent emmener leur public.

Ce qui frappe le plus, au-delà de la qualité des morceaux, c’est leur présence sur scène. Elles occupent l’espace avec une assurance impressionnante, tout en laissant transparaître une vraie complicité entre elles. Chaque regard échangé, chaque sourire, chaque riff ou déplacement semble naturel. Rien ne paraît forcé. Elles prennent autant de plaisir à jouer ensemble que le public semble en prendre à les découvrir.

Je ne les avais jamais vues sur scène auparavant et, très honnêtement, c’est une des belles surprises du week-end. Comme quoi, un festival ne se résume jamais uniquement aux artistes pour lesquels on a acheté son billet. Il suffit parfois d’un concert que l’on n’attendait pas pour repartir avec l’un des meilleurs souvenirs de la journée. Et The Warning fait clairement partie de ceux-là.

Retour ensuite sur la scène Vauban pour retrouver Nono La Grinta. Et dès mon arrivée, je sens que l’ambiance est complètement différente des concerts précédents. Cette fois, une bonne partie du public n’est pas là par hasard. Beaucoup semblent avoir attendu ce moment depuis l’ouverture des portes. Les premiers rangs connaissent déjà les textes, répondent au rappeur à chaque sollicitation et entretiennent une énergie constante du début à la fin. On sent une vraie connexion entre la scène et la fosse. Même lorsque quelques problèmes de son viennent perturber le concert et obligent les techniciens à intervenir, Nono La Grinta ne laisse jamais retomber la pression. Il continue son show comme si de rien n’était, échange avec le public et garde tout le monde avec lui. Finalement, ces petits imprévus font presque partie de la vie d’un festival.
C’est aussi dans ces moments-là que mon regard quitte quelques secondes l’artiste pour se tourner vers celles et ceux que l’on remarque rarement. Les techniciens, les régisseurs, les équipes de scène... Tous travaillent dans l’ombre pour que le concert continue malgré les difficultés. On parle souvent des artistes lorsqu’un concert est réussi, beaucoup plus rarement de ceux qui rendent ce moment possible. Pourtant, eux aussi participent pleinement au spectacle. C’est une autre façon de regarder un festival : lever les yeux de la scène quelques instants pour observer ceux qui permettent à la musique de ne jamais s’arrêter.

Quelques instants plus tard, direction la Main Stage pour retrouver Asaf Avidan. Mais les difficultés techniques aperçues un peu plus tôt ne semblent pas totalement terminées. À plusieurs reprises, on le voit demander des ajustements de retours ou échanger avec les équipes techniques. Rien de vraiment inhabituel dans un festival, où les changements de plateau s’enchaînent à un rythme impressionnant et où chaque concert demande de retrouver un équilibre différent. Malgré ces petits contretemps, une chose met tout le monde d’accord dès les premières notes : sa voix. Si particulière, si reconnaissable, elle capte immédiatement l’attention. Son univers, beaucoup plus calme et intimiste que les concerts précédents, apporte une respiration bienvenue au milieu d’une journée jusque-là très énergique. Pendant quelques instants, la Citadelle semble ralentir son rythme.

Mais une question me traverse malgré tout l’esprit. Le public est-il totalement avec Asaf Avidan ou une partie de la foule regarde-t-elle déjà vers la suite de la soirée ? Orelsan approche, et on sent que certains commencent à penser au prochain concert. C’est aussi une des particularités des festivals : assiste-t-on toujours pleinement au concert qui se joue devant nous, ou arrive-t-il parfois que notre regard soit déjà tourné vers celui qui va suivre ?

Yamê balaie rapidement tous ces doutes dès son arrivée sur scène. Dès les premières notes, sa voix, immédiatement reconnaissable parmi tant d’autres, s’impose naturellement dans toute la Citadelle. C’est le genre d’artiste que l’on identifie avant même de le voir. Accompagné de ses musiciens, il alterne avec beaucoup de facilité ses morceaux les plus connus et des titres plus récents, sans jamais casser le rythme de son concert. Très vite, le public répond présent. On sent une vraie connexion entre la scène et la fosse. Les regards sont enfin totalement tournés vers l’artiste, les téléphones se lèvent, les têtes bougent au rythme des morceaux et les chants commencent à accompagner certains refrains. Tout paraît simple alors que rien ne l’est vraiment. Yamê ne cherche pas à en faire trop : il laisse sa voix, ses musiciens et son énergie parler pour lui.

J’ai aussi apprécié le fait que son groupe occupe une vraie place dans le spectacle. Chacun apporte quelque chose et cela donne un concert vivant, où l’on ne regarde pas uniquement le chanteur mais l’ensemble de la scène. Cette complicité se ressent jusque dans le public et participe à cette sensation que tout fonctionne naturellement.
Il y a des artistes qui remplissent un créneau dans une programmation. D’autres donnent l’impression de suspendre le temps. Pendant une heure, on oublie presque l’heure qu’il est, le concert suivant ou même le reste du festival. Yamê fait clairement partie de cette deuxième catégorie. Quand le dernier morceau se termine, on a simplement l’impression que le concert est passé beaucoup trop vite, et c’est souvent le signe que l’on vient de vivre un très bon moment.

Puis arrive Orelsan. Depuis plusieurs heures déjà, beaucoup de regards semblent converger vers ce moment. Depuis la fin de l’après-midi, on sent que le public se densifie devant la Main Stage et que certains festivaliers ne bougent plus de leur place. Même les allées autour de la scène paraissent différentes : on croise des groupes qui accélèrent le pas, d’autres qui cherchent à se rapprocher une dernière fois des barrières. Ce n’est plus seulement un concert qui approche, c’est l’un des grands rendez-vous de cette deuxième journée.

À l’image de son dernier projet et du film qui l’accompagne, son spectacle est pensé comme une véritable mise en scène. Chaque décor, chaque transition, chaque vidéo, chaque effet visuel semble avoir été préparé dans les moindres détails. On sent rapidement que rien n’est laissé au hasard et que le concert raconte une histoire autant qu’il enchaîne des morceaux. Cette ambition soulève pourtant une réflexion. Un spectacle aussi précis, imaginé dans les moindres détails, peut-il s’adapter parfaitement au format d’un festival ? Selon l’endroit où l’on se trouve dans la foule, quelques décalages entre les images diffusées et le son viennent parfois casser l’immersion. Rien de dramatique, mais suffisamment perceptible pour rappeler qu’un show pensé pour une salle ou une tournée dédiée ne réagit pas toujours de la même manière en plein air.
Une fois replacé un peu plus près de la scène, cette impression disparaît presque totalement. L’immersion redevient complète et on retrouve tout ce qui fait la force des concerts d’Orelsan. Derrière la précision de la scénographie, il garde toujours cette capacité à casser le rythme pour échanger naturellement avec le public. Une blague, une remarque improvisée, quelques mots adressés à la foule... Ces petits moments rappellent qu’au-delà du spectacle millimétré, il reste une vraie proximité avec ceux qui sont venus le voir.

C’est peut-être ce mélange qui fait la réussite de son concert. D’un côté, un show visuellement très ambitieux, pensé de A à Z. De l’autre, un artiste qui n’oublie jamais de regarder son public et de lui parler. Dans un article construit autour des regards, ce détail n’en est finalement pas un : malgré tous les écrans et tous les effets, ce sont souvent ces échanges les plus simples qui restent en mémoire.
Entre deux concerts, le temps semble presque s’arrêter quelques instants. Dans le coin VIP, un écran diffuse le match de l’équipe de France de football et une partie des festivaliers en profite pour suivre la première période. C’est aussi ça, un festival : pendant que certains continuent à parler musique, d’autres gardent un œil sur le sport, un verre à la main, avant de repartir vers les scènes. J’avoue avoir fait comme beaucoup, je me suis arrêté quelques minutes devant le match... mais pour des raisons évidentes de santé mentale, je n’y suis pas resté bien longtemps. Très vite, mon regard est reparti vers ce qui m’avait amené à Arras : les concerts. Il restait un dernier show à vivre et surtout une dernière envie que j’avais depuis le début du week-end : découvrir une nouvelle fois ce que les jeux de lumière pouvaient offrir sur les bâtiments de la Citadelle une fois la nuit complètement installée.

Et une fois encore, le lieu n’a pas déçu. Progressivement, les derniers rayons du soleil disparaissent derrière les remparts. Les projecteurs prennent le relais, les faisceaux lumineux traversent la fumée, les effets pyrotechniques viennent éclairer la pierre et donnent une nouvelle dimension au décor. Les bâtiments changent littéralement de visage. À certains moments, il devient difficile de savoir où s’arrête la scène et où commence la Citadelle. Les remparts ne servent plus simplement d’arrière-plan : ils participent eux aussi au spectacle.

Le dernier concert de la journée, porté par Marshmello avec près d’une heure trente de show, trouve dans ce décor un écrin presque parfait. La scénographie semble dialoguer avec l’architecture. Les lumières rebondissent sur les façades, les fumées remplissent les espaces entre les bâtiments et chaque explosion de lumière donne l’impression que le festival a été imaginé spécialement pour ce lieu. Plus les concerts avancent au fil du week-end, plus je me dis que la Citadelle n’est pas seulement un endroit qui accueille le Main Square. Elle fait réellement partie du spectacle. Elle lui apporte quelque chose que peu d’autres festivals peuvent proposer.

En quittant le site, une idée s’impose assez naturellement. Cette deuxième journée n’a finalement pas été une simple succession de concerts. Elle a surtout été une succession de regards. Ceux des artistes vers leur public. Ceux des festivaliers vers leurs artistes préférés. Ceux des techniciens qui passent leur journée à régler des problèmes pour que le spectacle continue. Ceux des agents de sécurité qui observent une foule entière alors que cette même foule ne quitte jamais la scène des yeux. Ceux des secouristes qui traversent les concerts à contre-sens quand tout le monde regarde dans la même direction. Et puis ceux des photographes, dont je fais partie le temps d’un week-end, qui choisissent parfois de détourner leur objectif des artistes pour capturer les émotions qu’ils provoquent.
C’est sans doute ce que je retiendrai le plus de cette journée. Au Main Square, il suffit parfois de quitter la scène des yeux quelques secondes pour découvrir le plus beau spectacle. Il est souvent juste à côté de nous, dans un sourire, un échange de regard, une lumière sur la pierre ou une émotion qui ne durera qu’une fraction de seconde, mais qui raconte parfois bien plus qu’un concert entier.

Photos : Jérôme Pouille & Paul de Foville






