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publié par Mélanie Fazi le 03/05/20
Fiona Apple
- Fetch The Bolt Cutters
Fetch The Bolt Cutters

Voilà un album qu’on ne pourra jamais dissocier du contexte de sa sortie. Nous attendions avec impatience et gourmandise ce cinquième album de Fiona Apple appelé à paraître dans le courant de l’année quand soudain, début avril, l’artiste annonça sa décision de le sortir deux semaines plus tard – un choix motivé par la situation globale, la pandémie, le confinement général, vous connaissez l’histoire. On accueillit cette info avec une joie véritable, comme un rayon de soleil au milieu du défilé quotidien de nouvelles anxiogènes. Enfin il se passait quelque chose d’euphorisant et d’excitant, une fenêtre qui s’ouvrait dans ce quotidien étrange où nous étions en train de nous installer tant bien que mal.

Souvenirs d’avant

La musique, dans l’expérience déroutante de ce confinement, aura tenu un rôle particulier, parfois paradoxal. C’est à elle que sont liés nos derniers souvenirs d’avant : les concerts de la toute dernière semaine, dont nous commencions à comprendre que ce seraient les derniers avant un moment ; mais en étreignant nos amis ce dernier soir, nous ne savions pas que nous ne les reverrions pas, ne les toucherions pas avant très longtemps. Tout est allé si vite. Alors la musique, comme si souvent depuis notre adolescence, a joué le rôle de refuge autant que de compagnie. De bouclier, aussi, pour tenir à distance les bruits de pas incessants qui cognent au plafond, à présent que nos voisins non plus ne sortent plus jamais. Un réflexe nous a poussés, dans ces jours étranges, à nous replonger en boucle dans des albums aimés de longue date, comme un repère familier dans un monde incertain. Parfois, on écoutait les albums d’artistes que l’on connaît dans la « vraie vie du dehors », pour entendre des timbres familiers. Les jours ont défilé à un rythme irréel, et voilà déjà plus de cinquante jours que votre matelote un peu sonnée n’a pas interagi avec un être humain autrement qu’à travers un écran.

Mais dans cette période pareille à aucune autre, Fiona Apple est venue à la rescousse.

Étrangement, il nous est très difficile, depuis le début de ce confinement, d’écouter des nouveautés. Des artistes que nous aimons énormément ont dévoilé des inédits, que nous n’avons pas réussi à écouter plus de deux ou trois fois malgré leurs indéniables qualités. L’impulsion n’était pas là ; ce n’était simplement pas le moment. Alors pourquoi ce Fetch the Bolt Cutters est-il devenu immédiatement le nouveau compagnon de nos journées, écouté depuis en boucle entre nos quatre murs ?

Ne plus jamais subir

Dans le chaos, il naît souvent de jolies choses, de moments de solidarité, d’échange, des liens maintenus coûte que coûte malgré la distance, un sursaut d’affection pour les autres et de besoin de partage. On se rappellera plus tard la joie singulière qu’on a vue se répandre sur les réseaux sociaux ce 17 avril. Tout allait de travers, le monde était KO, mais Fiona Apple sortait son premier album depuis 2012 – et bon sang qu’il était renversant. On s’en émerveillait ensemble, depuis nos téléphones et nos claviers. Un moment de partage musical comme nous ne pouvons plus en avoir aujourd’hui devant une scène, mais une forme similaire de ravissement commun. Nous écoutions cette musique ensemble, nous la découvrions ensemble, et elle éclairait nos journées d’un même soleil.

Fiona Apple et nous, c’est une vieille histoire. Tidal sortait en 1996, elle avait dix-huit ans et nous à peine plus. Nous avons pour ainsi dire vieilli ensemble, et vu la petite prodige au piano, prometteuse mais encore inégale, devenir une artiste réellement épatante. Rare mais exigeante, décidée à suivre une voie qui lui soit propre en ne cédant jamais à la facilité. La maturité qu’on sentait poindre dès ses débuts dans un morceau aussi déchirant que « Never Is a Promise » s’affirmait avec l’âge. Il y a une volonté, chez Fiona Apple, de ne pas chercher à produire une musique aimable – et c’est précisément ce qui la rend jubilatoire.

Il y perce toujours une forme de hargne rentrée, qui diffère de la rage brute du rock revendicatif. Quelque chose qui lui est bien plus personnel, et qui s’est souvent révélé curieusement apaisant ou grisant à l’écoute. Les textes très intimes de ce Fetch the Bolt Cutters nous aident à mettre des mots sur cette impression souvent ressentie au fil des albums : celle d’une liberté acquise avec le temps et de douloureuses expériences, mais aussi cette compréhension de soi qu’on acquiert avec l’âge, de ce que l’on accepte ou non de la part des autres. Cette voix est celle de quelqu’un qui a trop longtemps subi et comprend maintenant qu’elle n’est pas obligée de le faire. C’est ce qui affleure ici entre les lignes, à plusieurs reprises : l’évocation des harceleurs du lycée qui tourmentent d’autant plus l’adolescente solitaire qu’elle ne les craint pas (sur l’excellent et addictif « Shameika ») ou cette phrase tellement éloquente dans la chanson-titre : « I’m ashamed of what it did to me/What I let get done ». La honte d’avoir laissé faire et, avec elle, la ferme résolution de ne plus jamais l’autoriser. Non pas cette rébellion de pacotille où le rock sombre parfois mais cette clarté extrême que confèrent l’expérience et la connaissance de soi, particulièrement autour de la quarantaine. Le fil conducteur de l’album pourrait être une revanche tardive : sur ceux qui nous ont fait du mal, sur ce qu’on n’a pas osé être, pas osé dire, ce qui nous a étouffé et qu’on refuse désormais. « Kick me under the table all you want/I won’t shut up », martelle le refrain accrocheur de « Under The Table », presque comme une devise : ne plus se taire, jamais.

Certaines chroniques ont décrit Fetch the Bolt Cutters comme un album post-MeToo. Il y est, de fait, beaucoup question d’une forme de masculinité toxique et d’un refus de la tolérer plus longtemps. L’un des textes les plus marquants et les plus justes à cet égard est celui de « Newspaper » dans lequel un homme qu’on devine manipulateur cherche à monter deux femmes l’une contre l’autre – sans doute sa compagne actuelle et la précédente, qui se rappelle comme elle aussi cherchait son approbation, comme elle aussi a souffert de cette relation, et comme elle se sent désormais proche de cette autre femme qui est la seule, comme elle, à savoir – deux solitudes qui ne parviennent pas à se rencontrer. Tout est dit simplement, avec ce mélange de précision et de spontanéité qui font de Fiona Apple une parolière régulièrement impressionnante, qui incarne ses textes davantage qu’elle ne les chante.

Angles et cassures

L’une des plus grandes qualités de sa musique, sur le fond comme sur la forme, est de nous faire oublier sa complexité. Tout est fluide, immédiat, tout paraît simple alors que rien ne l’est – seul un morceau (brillant) comme « For Her », avec ses acrobaties vocales et ses ruptures de rythme, lorgne ouvertement vers l’exercice de style . On s’installe avec un confort étonnant dans un album pourtant rugueux, tout en angles et en cassures, un album aux cadences brutales et aux sonorités dures, affûtées par cette hargne omniprésente qui imprime à la voix et aux rythmiques une intensité rare, soulignées par des notes de piano rageuses, presque agressives. C’est au fil des écoutes seulement qu’on prend conscience de la construction des morceaux, de la profusion de détails, des voix qui se démultiplient, des diverses couches sonores empilées. Une sorte de millefeuille musical riche mais jamais écœurant, totalement dénué d’esbroufe ; on a le sentiment que Fiona Apple est davantage dans une quête de dépassement personnel que dans une tentative d’épate de l’auditeur.

C’est avec une même stupéfaction que nous avons appris en lisant les chroniques, après quelques jours d’écoute, que l’album était entièrement réalisé « à la maison » – ce qui rend encore plus troublante sa sortie en plein confinement général. Les rythmiques sont obtenues en cognant sur les murs, les planchers, on entend ici aboyer des chiens, là des bruitages « off » qu’on aurait oublié de supprimer à la fin de la prise. Un peu comme des traits de constructions laissés dans un dessin et qui ajouteraient au dynamisme de l’ensemble plutôt que d’en gâcher l’effet. La question des conditions d’enregistrement de l’album ne nous avait même pas effleurés, tant l’ensemble nous avait semblé soigné, professionnel – mais on entend quelque chose de nettement plus brut dans les sonorités à présent qu’on sait où chercher. La fluidité de l’ensemble, une fois encore, est remarquable ; il faut une grande maîtrise pour réussir à la fois à refuser de caresser l’auditeur dans le sens du poil et lui offrir une musique paradoxalement accueillante et réconfortante, aussi pointue qu’accessible. Dire que les écoutes répétées de cet album pourtant hérissé de piquants nous ont fait du bien ces deux dernières semaines serait un euphémisme. Il a été un baume, pour beaucoup d’entre nous.

Joie retrouvée

Sortir un album dans ce contexte était une démarche casse-gueule sur le papier, mais une idée de génie dans les faits. Il y a quelque chose de rassurant à retrouver cette voix intacte. Une voix qui n’a pas vieilli depuis Tidal, mais qui ne cesse de gagner en assurance au fil du temps. Dans cette période d’incertitude où les horizons sont flous, où notre rapport même à la musique, à l’envie qu’on peut en avoir, à la manière de l’écouter est chamboulé, c’est un tel réconfort de retrouver ce repère immuable et précieux entre tous : Fiona Apple ne déçoit jamais, quoi qu’elle entreprenne. Elle n’est peut-être pas encore assez reconnue comme l’artiste majeure qu’elle confirme être un album après l’autre. Quoi que puissent nous réserver ces lendemains flottants, nous garderons une immense gratitude pour la joie que nous a procurée cet album, et pour la capacité qu’il nous rend aujourd’hui, miraculeusement, de trouver les mots pour écrire cette joie.

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publié par le 03/05/20