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publié par gab le 03/12/12
Etienne Davodeau - Les ignorants
Les ignorants

Comme promis continuons notre petit tour du Layon entamé avec le concert de Mina Tindle à Faye-d’Anjou et penchons-nous d’un peu plus près sur Les ignorants d’Etienne Davodeau, une passionnante bande dessinée parfaitement résumée par son sous-titre « Récit d’une initiation croisée ». Le principe est relativement simple, Etienne Davodeau, auteur de BD et néophyte en production viticole, va découvrir cette pratique chez Richard Leroy, vigneron dans le Layon (Maine-et-Loire) et ignare en bandes dessinées. En retour, il l’initiera au monde de la BD. Deux récits d’apprentissages en un, deux mondes a priori très éloignés mais qui, dans l’approche choisie par certains de leurs protagonistes, possèdent en réalité de nombreux points communs. Une très belle idée donc, superbement mise en images noires et blanches, et très belle rencontre entre deux personnages auxquels on s’attache fortement à mesure qu’on égraine les pages.

esprit

Evidemment l’auteur de BDs choisi étant lui-même le dessinateur du livre, l’histoire tourne tout de même plus autour du vin et de cet univers particulier (surtout pratiqué tel qu’il l’est par Richard Leroy) que de la bande dessinée. En même temps, connaissant nous-mêmes mieux la bande dessinée que le vin, on a forcément été moins surpris par ce côté-là de l’histoire. On découvre donc le rythme de la vinification au fil des saisons, de la taille de la vigne à la commercialisation en passant par les vendanges et la fermentation, mais l’accent est surtout placé sur les choix forts des individualités rencontrées. Que ce soit côté vin ou BD d’ailleurs, puisque le duo va aller confronter ses pratiques à celles d’autres viticulteurs (dans le même état d’esprit tout de même) ainsi que d’autres auteurs de BD comme Emmanuel Guibert (Le photographe) ou Marc-Antoine Mathieu (l’étonnante série des Julius Corentin Acquefaces).

charrue

Côté vin d’abord, on a beau être angevin d’origine, on découvre assez ahuri qu’il n’y a pas que du blanc liquoreux dans le Layon, et ça donne une petite idée de la force de caractère de notre viticulteur un peu ours sur les bords. Richard Leroy prend à rebours tous les clichés du coin en faisant du blanc sec en terre de blanc sucré. Il participe en outre au renouveau viticole du moment : la biodynamie ! Comme pour le bio, pas de produits chimiques évidemment (d’ailleurs notre homme pousse le vice jusqu’à être certifié bio mais ne pas mettre le label AB sur ses bouteilles, refusant ainsi de rentrer dans un carcan) mais à cela vient s’ajouter un ensemble de mesures plus ou moins ésotériques allant de l’arrosage des vignes avec des concoctions à base de bouses de vache à la prise en compte du rythme des planètes. Il est aussi, avec d’autres, en bonne voie pour faire disparaître le soufre de sa pratique, chose réputée impossible dans le monde viticole. Notre dessinateur participe donc à toutes les tâches, souvent manuelles telles que le désherbage à la charrue (interdit chimique oblige), tout en questionnant son mentor sur ses choix très marqués. Côté lecteur, on se passionne pour cet esprit décroissant (pour produire bien, il faut parfois produire peu) et cette liberté revendiquée. C’est d’ailleurs autour de ces réflexions que se rejoignent les deux mondes évoqués ici puisque chez les auteurs de bandes dessinées aussi revient régulièrement cette importance de la liberté, de construire son propre point de vue et son univers sans compromissions, quitte à perdre des lecteurs en route.

perspectives

Côté BD maintenant, Etienne Davodeau fait bien sûr lire son élève, il l’emmène aux festivals de bandes dessinées, chez son éditeur, son imprimeur, rencontrer d’autres auteurs. Il l’initie à différentes façons de faire de la bande dessinée, souvent déroutantes pour le néophyte lorsque le graphisme devient plus ardu ou l’histoire plus introspective (voire quand elle disparaît complètement). Et comme pour le vin, c’est d’entendre les gens en parler autour de soi qui va peu à peu ouvrir les portes de la compréhension et de l’appréhension. Si l’ignorance donne une liberté indéniable (de vider un grand cru dans l’évier ou d’affirmer que Moebius « c’est pas bon »), les chemins de rencontres verbales et de dégustations (liquides ou papier) ouvrent des perspectives inattendues et sacrément enrichissantes.

terroir

Comme on le disait plus haut, on s’attache à ce viticulteur un peu bourru, amoureux de son terroir, désormais passé de l’autre côté de la page. A tel point qu’on est un peu déçu lorsqu’à la fin du livre on découvre la liste des bandes dessinées qu’il a lues (à côté de la liste de ce qu’ils ont bu bien sûr). Si on a eu sa réaction assez universelle à la lecture de Maus d’Art Spiegelman, on se prend à regretter de n’avoir pas pu voir ses impressions après lecture de Quartier lointain de Jiro Taniguchi. S’est-il laissé émouvoir par la sublime mélancolie de ce chef-d’œuvre ou s’est-il endormi dessus comme une masse après sa rude journée de travail ? Qui sait, si nous sommes suffisamment nombreux à le demander, ils resigneront bien pour un deuxième tome ...

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publié par le 03/12/12