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publié par arnaud le 11/09/05
CocoRosie - Retrospective ( 2004-2005)
Retrospective ( 2004-2005)

phénomène

L’un des disques les plus attendus de cette rentrée 2005, le noah’s ark de CocoRosie, méritait bien que l’on revienne plus longuement sur l’ovni musical de ces deux dernières années. Après un premier opus fait de bric et de broc, la maison de mon rêve (touch&go/chronowax, 2004) et plusieurs scènes très remarquées ces dix-huit derniers mois, les sœurs casady débarquent en force ce 12 septembre, avec non seulement leur second album mais aussi un concert dans la très belle salle parisienne de la cigale. Retour sur le phénomène.

antagonismes

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Sorties de nulle part, ces deux sœurs new-yorkaises installées provisoirement à paris, mélangent les origines, les tonalités, les registres. On entend chez elles les accents des plantations du sud des états-unis flirter avec ceux de la scala de milan. On imagine des univers à l’onirisme enfantin autant que des scènes à l’érotisme sensuel, et il est incroyable de constater à quel point ces antagonismes se ressentent à travers la musique, le chant mais aussi l’identité visuelle des deux filles qu’un jogging informe sait rendre appétissantes, qu’une ridicule moustache ou une larme dessinée au crayon rendent si singulières et irréelles. Si ce drôle de cocktail ne convainc pas nécessairement à la première écoute, il n’y aura pas de demi-mesure pour CocoRosie, qui happera irrémédiablement ou laissera indifférent.

2004 : la maison de mon rêve

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Leur premier album, la maison de mon rêve, enregistré dans un petit appartement du 18e parisien, entre la cuisine et la salle de bains, avec des instruments de fortune, pousse le concept lo-fi à son niveau maximal. Les micros soufflent, les cordes grincent et les bruits ambiants deviennent partie intégrante de la musique. Sur des airs innocents, parfois de fausses comptines, les soeurs marient leurs voix, Sierra avec son registre lyrique, Bianca lorgnant vers le jazz de Billie Holiday. La première s’occupe de la guitare, du clavier ou de la harpe, alors que la seconde à la moue boudeuse, minaude en habillant les morceaux de bruits étranges provenant de jouets d’enfants ou de rythmes pré-programmés sur des claviers de débutants. Musicalement on tourne autour de trois accords, sur des instruments qui jouent à peine juste, les mixes sont des plus basiques : une voix à droite, l’autre à gauche, le reste au centre... Ici on entend la pluie battre le carreau (Tahiti Rain Song), là un sac de pièces jouer le rôle de tambourin (Jesus Loves Me ou Butterscotch). Les réverbérations des voix changent en fonction de la pièce où sont enregistrés les morceaux. Voilà une maison aux charmes multiples, faite de pièces sonores aux accents mélancoliques et décalées, et dont les architectes ont décidé de combler le manque de technique par des arrangements touchants mais faits de bouts de ficelles, à la manière du baladin folk Devendra Banhart(on se souvient de son premier album Oh Me Oh Myet de certaines de ses chansons enregistrées sur le répondeur téléphonique d’un ami).

2005 : NOAH’S ARK

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Avec noah’s ark, album conçu sur la route, CocoRosie confirme sa fragilité empreinte de sincérité, tout en présentant un travail plus construit, plus arrangé que le premier. Peut-être plus pensé également, moins spontané. Ou tout simplement, cette impression n’est dûe qu’au moindre effet de surprise. Il demeure néanmoins le même pouvoir de séduction atemporel propre à ces voix et ces instruments, et toujours ce goût pour les orchestrations dépouillées. On pourra déplorer parfois qu’elles soient un peu trop semblables les unes aux autres(tekno love song rappelle candyland du premier disque ou fait même écho à honey and tar sur noah’s ark) mais même s’il semble partir un peu dans tous les sens, cet album recèle de bijoux estampillés fisher price (bear hides and buffalo) qui font tout le charme insolite des sœurs casady.

Alors qu’elles avaient passé le disque précédent immergées dans leurs propres fantasmes, l’originalité de ce nouvel album provient en partie de la présence de collaborateurs exterieurs : la voix soul très (trop ?) chaude d’antony, sur le magnifique beautiful boyz, étonne, autant que le très folk et enlevé armaggedon qui ne dénoterait pas sur un disque de devendra banhart, lequel y joue de la guitare et chante (ainsi que sur l’envoutant Brazilian Sun). Mais c’est souvent lorsqu’elles sont livrées à elles-mêmes, sans aucune aide exterieure, que les deux sœurs sont les plus émouvantes.Tout affairées à l’enregistrement de leur musique, isolées dans la maison de leur maman en Camargue, Sierra et Bianca utilisent sur Noah’s Ark une palette de couleurs variées qui leur est propre, à l’image de la simplicité apparente du morceau d’introduction K-Hole. Elles s’y montrent en parfaite osmose avec leur univers, naviguant sur une embarcation imaginaire dont les passagers évoquent autant la candeur enfantine que l’onirisme des poètes surréalistes. A l’instar de la maison de mon rêve, si le résultat ne convaincra pas totalement les plus sceptiques, il joue néanmoins en la faveur des CocoRosie en les installant définitivement dans un registre décalé des plus originaux.

théâtre

Sur scène, la complicité autant que l’antagonisme entre la souriante Sierra et la chipie boudeuse Bianca donnent toute sa dimension au duo. Les frangines dressent leur décor, presque un théâtre, et à l’aide d’un petit caméscope numérique, projettent des illustrations sur l’écran en fond de scène. Curieuses illustrations qui mélangent les genres, passant de bisounours aux couleurs acidulées à des croquis hallucinés figurant des femmes barbues et tatouées caressant le sexe d’un éphèbe androgyne, au beau milieu de licornes féériques éclairées par des astres aux formes ésotériques (reprenant les symboles religieux de la croix, du croissant ou de l’étoile à six branches).

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Musicalement, les filles se samplent au gré des morceaux à l’aide de petits jouets tout droit sortis du coffre de notre enfance. Les voix sont poussées à l’extrême, lyriques pour l’une, très roots pour l’autre, avec cette manière d’utiliser un accent du sud, en évitant soigneusement de trop prononcer les syllabes dures. Les rythmiques émanent d’une batterie électronique à pads pour gamins lorsqu’elles ne viennent pas de leur collaborateur occasionnel, spleen, human beat box français (et vainqueur du CQFD des Inrocks l’an passé).

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Viennent aussi apporter leur contribution au gré des concerts, christine, maman des soeurettes, antony sans ses johnsons, ou encore le déjanté et sublime devendra banhart. Pour autant, la magie n’opère pas à tous les coups. Si l’on se laisse sans mal emporter vers ce neverland dans une salle à l’atmosphère confinée, le set en festival (sous la plage 2004 ou encore les eurockéennes 2005) est une épreuve redoutable pour le duo. La lumière du jour, le gros son, la distance avec le public sont autant d’écueils difficiles à contourner pour CocoRosie. On les sent distantes, isolées, mal à l’aise et au final un peu perdues sur une scène parfois trop grande pour leur coffre à jouets et les quelques instruments bricolés qu’elles charrient avec elles. Les chansons peuvent alors sembler vides, comme si tout était téléphoné, prévisible, et le moindre écart de la régie enfonçant encore plus le clou et pouvant décupler la gêne.

pari

Dans la simplicité, en jouant sur le souvenir (les jouets de notre enfance) et sur la sincérité, CocoRosie remporte souvent le pari fou de mettre la critique et une partie du public à ses genoux. A ce petit jeu, les soeurs Casady réussissent là où Björk et son indigeste Medúlla ne font que dans l’illusion pour bobos : revenir à une musique brute, une production minimale qui laisserait chaque souffle de voix à sa place, chaque note sonner naturellement, en étant un pur concentré d’émotion et de chaleur. Mais leur manifeste bricolo reste - souvent à tort - décrié par certains qui lui ont fait une solide réputation de coquille vide. Véritable étincelle de génie ou poudre aux yeux ? La vérité sur CocoRosie est aussi trouble que l’imagerie dans laquelle baigne le duo : peut-être un mélange de tout cela si tant est qu’il y ait une vérité.

par arnaud et vinciane à voir aussi : la galerie de photos live

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publié par le 11/09/05