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publié par Mélanie Fazi le 15/01/11
Broadcast - La fin d'une histoire
La fin d'une histoire

Litanie

Est-ce un effet de la trentaine, qui change subtilement notre rapport à la musique, remplaçant la boulimie initiale par un attachement plus tranquille à des groupes qu’on suit sur la longueur ? Toujours est-il qu’il vient un moment où l’on commence à voir disparaître des artistes avec lesquels on avait, pour des raisons diverses, une histoire. La litanie commence à peine, mais elle vous laisse un goût amer. Il y a les plus anciens, ceux qui n’avaient peut-être pas fini de vivre leur temps, mais qui avaient atteint un âge où l’approche de la fin se dessinait. Et puis de plus jeunes, cueillis beaucoup trop tôt. Il y a un an, c’était Lhasa, à 37 ans, dont on n’écoutera plus jamais la musique avec la même insouciance. Un an plus tard tombe la nouvelle, aussi stupéfiante et choquante, aussi difficile à admettre : cette fois, c’est au tour de Trish Keenan. Décédée à 42 ans des suites d’une pneumonie.

Fil rouge

Broadcast est un de ces groupes qu’on aura mis longtemps à apprivoiser. Un coup de foudre initial, il y a une quinzaine d’années, en découvrant à la radio le single enchanteur “The Booklovers”, avec sa mélodie aérienne et sa voix cristalline. Des albums plus difficiles d’accès ensuite, arides ou glacés sur la longueur, dont émergeaient des fulgurances - “Come On Let’s Go”, “Pendulum”, “Papercuts”, qui nous avaient convaincus que Broadcast était davantage un groupe de singles que d’albums. Un concert qui n’avait pas réussi à nous toucher. Ce groupe-là, on voulait tellement l’aimer sans y parvenir tout à fait. On s’accrochait malgré tout en espérant le déclic. Et toujours, il y avait ce fil rouge, cette voix au timbre étrange et improbable. Fragile, un peu heurté, et d’une grâce infinie. Qui donnait corps à des mélodies parfois trop glaciales sous leur habillage électronique. Qui insufflait quelque chose de magique à ces comptines rétro et futuristes à la fois, ces balades mélancoliques et psychédéliques - une musique d’un passé fictif, ou d’un futur imaginé il y a longtemps. Quand le miracle se produisait, quand la voix de Trish Keenan rencontrait vraiment les mélodies, Broadcast touchait du doigt la chanson pop parfaite.

Fantasmagorique

Et puis en 2005, le miracle avait eu lieu. Tender Buttons était l’exact inverse de Haha Sound ou The Noise Made By People : un album à la cohérence impeccable et à l’ambiance chaleureuse et accueillante, dont il était difficile d’isoler un morceau en particulier. On s’était attaché à chacun d’entre eux, tour à tour : la berceuse fantasmagorique “I Found The F”, la mélodie addictive de “Black Cat”, et “Michael : A Grammar” qu’on aura souvent fredonné à tue-tête. Sur scène aussi, à la Maroquinerie, on avait eu le sentiment de redécouvrir Broadcast : un groupe désormais plus à l’aise, plus généreux, capable de poser une véritable ambiance et de faire monter la tension tout du long. On se rappelle avoir beaucoup dansé ce soir-là - impossible d’y résister. De mélancolique, la musique de Broadcast devenait festive. On se rappelle une Trish Keenan timide mais habitée, moins distante qu’autrefois, avec ses cheveux noirs, sa robe lamé argent et un charisme impressionnant. Ce soir-là, on a su enfin avoir rencontré Broadcast après l’avoir beaucoup cherché.

Bande-son

Et bien sûr, comme toujours, on ne savait pas. Que ce concert-là serait pour nous le dernier. Que Trish Keenan, un jour pas si lointain, ne serait plus là. Et que cette voix si particulière, qui nous accompagnait depuis des années, allait se taire si brutalement. Peut-être les artistes qu’on a vus en concert sont-ils ceux dont la mort nous affecte le plus directement : ils cessent d’être une voix pour devenir un corps, un visage, une présence, et c’est le premier souvenir qui nous revienne en apprenant la nouvelle. Des images, des moments capturés au vol : on se revoit danser sur “Michael : A Grammar” au premier rang, happé par l’énergie du groupe et le magnétisme de Trish sur la scène si proche. Avant que cette présence ne redevienne une voix, désormais désincarnée, qui gardera longtemps sa place dans la bande-son de notre vie. Mais l’écoute de Tender Buttons, depuis hier, se teinte d’une tristesse qu’on ne lui connaissait pas.

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publié par le 15/01/11