Si on m’avait dit qu’un jour je me lancerais dans une chronique d’un album de U2 sur le cargo, je pense que j’aurais ri de bon cœur. D’une part parce qu’on a déjà notre spécialiste de la spécialité (avec plus d’ancienneté) qui fait habituellement ça bien mieux que moi. D’autre part, ayant, comme beaucoup des adeptes des débuts j’imagine, déserté le navire à l’arrivée de Zooropa et du grand n’importe quoi que je voyais passer sur MTV à l’époque, cela m’aurait paru hautement improbable. Bien sur, tous les 10 ans à peu près, je me demande où ils en sont et j’écoute un peu pour voir mais rien ne m’a jamais poussé à passer le cap d’une écoute plus approfondie. Le premier vrai frétillement de regain d’intérêt arrive sans trop crier gare, post-covid, avec Songs of Surrender. Le groupe revisite ses morceaux en mode minimaliste, paroles adaptées, émotion à fleur de peau, et je me remets à écouter U2. Incroyable. Bon, sans surprise c’est un peu 2 much, il faut tenir la durée (40 morceaux tout de même, pas tous passionnants non plus), mais avec une playlist plus restreinte sur l’album, ça le fait carrément et met même en relief des morceaux que j’évitais plutôt jusqu’ici (cette excellente version de "Vertigo" pour n’en citer qu’une). Mais bon, c’est une chose de reparcourir la larme à l’œil son passé glorieux et une autre de revenir avec du nouveau matériau réellement excitant après 30 ans entre 2 eaux.
retoqués
Spoiler, ils n’y sont pas encore tout à fait (côté nouveau matériau s’entend) mais dans la série improbable mais vrai, U2 a sorti il y a 2 ans How to re-assemble an atomic bomb un disque de morceaux/versions retoqués 20 ans plus tôt lors de la sortie de l’album How to dismantle an atomic bomb. Et passé le petit plaisir du jeu de mots, le résultat est assez bluffant. A se demander quelle aurait pu être leur vie (et la notre) depuis 2004 s’ils avaient pris la pilule rouge au lieu de la bleue, celle du rock incendiaire au lieu du rock stadien habituel. Le plus étonnant étant que les morceaux fonctionnent dès la première écoute, sans forcer. A peine le disque lancé, on a l’oreille qui se lève et l’œil qui frise d’un « mais … mais … que se passe-t-il ? ». Oui, quelle est cette guitare rugueuse et ce chant habité qui ouvrent l’album sur "Picture of you (X + W)" ? A l’instar des deuxièmes voix de The Edge qui vont et viennent, il y a une liberté de ton et d’action sur ce disque qu’on n’a plus ressentie depuis très longtemps. Ça fait du bien, ça leur va à merveille et, malgré notre ironie de façade, ça nous avait manqué. Ils enchainent sur "Evidence of life" qui dans l’intention et l’exécution pourrait très bien venir de leur premier album, Boy. Il y a une cure de jeunesse dans ces morceaux qui surprend forcément. Il me semble que pour la première fois depuis des lustres, U2 ne s’écoute plus composer ou jouer du haut de son (très) gros égo mais prend visiblement plaisir à écrire et jouer sans arrière-pensée aucune.
recul
Autre élément de surprise, il n’y a pas vraiment de temps faible sur le disque. Même les morceaux qui s’éloignent du domaine traditionnel du groupe sont plutôt réussis à l’instar du jouissif "Happiness" et son refrain en allers-retours ou encore du casse-gueule "Treason". Avec ses rythmes orientaux et un chant qui vire progressivement vers le rap pour se lâcher totalement sur la fin, il aurait très bien pu tourner au ridicule (on n’en est pas très loin d’ailleurs) mais ça passe sur le fil et c’eut été une sacrée belle prise de risque … en 2004. C’est assez rassurant pour la suite ceci dit, on constate qu’en 2024 le groupe semble avoir lâché du lest. Le chant qui déraille sur "Are you gonna wait forever ?" n’est visiblement plus un problème et ça change tout, il y a enfin de la vie chez Bono. Et s’il aime surement toujours beaucoup le son de sa voix, comme il le clame haut et fort sur les 2 disques ("All because of you"), 20 ans de recul auront visiblement suffi pour qu’il se détende un peu sur le sujet.
2
Ce qui nous offre une excellente transition puisque tout ça donne presque envie de laisser une 2e chance à How to dismantle an atomic bomb du coup, ne serait-ce que pour avoir un point de comparaison. Et c’est vrai qu’il n’était pas si mal ce disque. Un peu boursoufflé comme d’habitude mais relativement incisif côté guitares et avec de bonnes intentions côté chant. Quelques choix malheureux viennent évidemment plomber notre écoute (les petits cris en espagnol sur le refrain de "Vertigo", l’intro druckero-champs-élyséenne de "City of blinding lights", de l’art de saboter ses singles) mais on se dit qu’on aurait sans doute dû insister un peu à l’époque, ça aurait pu le faire. Après, que l’album parle plus au cinquantenaire que je suis maintenant qu’au trentenaire de l’époque ne plaide pas forcément en sa faveur. Malheureusement la défaveur augmente encore d’un cran lors de la comparaison des versions de morceaux présents sur les 2 disques : "Fast cars" renommé "Picture of you (X + W)" pour l’occasion et "All because of you". Et il n’y a pas photo, on retrouve une énergie et une envie dans les versions retoquées qui font passer les versions finales pour de pales démos. Malgré les guitares orientales plutôt sympathiques de "Fast cars", le tsunami "Picture of you (X + W)" ne lui laisse aucune chance, avec une ligue au moins d’écart. Le chant de Bono navigue sans effort et sans recherche d’effets du grave à l’aigu, et les guitares de The Edge, crades à souhait, tiennent le morceau en main de maitre. L’écart entre les versions d’"All because of you" est quant à lui moins net de prime abord. Bien plus proches musicalement, il est d’autant plus intéressant de constater l’impact très fort de "All because of you 2". Comme quoi la production, c’est primordial. Tout se joue sur le mixage guitare-lead/guitare-rythmique (et chose incroyable me concernant, la guitare lead en étendard marche nettement mieux) et le mixage chant-lead/2e-voix (où, à l’inverse, les 2 chants au même niveau amènent une fraicheur inattendue).
atomique
Nous voilà donc à un moment intéressant de la carrière du groupe. U2 saura-t-il retrouver l’envie d’avoir envie sur de vrais nouveaux morceaux à l’abord de la pré-retraite ? Va-t-il falloir se faire une raison et arrêter de railler Bono et sa bande à tout va ? 2025-2030 sera-t-elle une période de rupture ? Une chose est sûre, on est nous aussi (joyeusement) là pour la bombe atomique ! A bon entendeur.
Même le clip est super sympa (et sans leurs trombines pour une fois)















