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publié par Mélanie Fazi le 25/09/07
PJ Harvey
- White chalk

Audace

À force de le répéter à chaque nouvel album, c’est presque devenu un cliché : l’une des plus grandes forces de PJ Harvey réside dans sa capacité à construire chaque disque à l’opposé du précédent. S’ils explorent souvent un même territoire musical, c’est rarement deux fois sous le même angle. Mais le changement n’a jamais été aussi radical qu’avec White chalk. On croyait pourtant savoir à quoi s’attendre. Les rumeurs annonçaient un disque sombre et intimiste, essentiellement composé et joué au piano. On s’était donc créé une image de cet album sur cette base ainsi que sur celle d’une poignée d’extraits de concerts récents : visions saisissantes de Polly Harvey en robe victorienne, seule au piano, entre assurance et abandon. Que White chalk parvienne à susciter malgré tout un tel éblouissement n’en est que plus remarquable.

Il faut une sacrée audace pour oser ainsi s’affranchir de son langage habituel. Avant même d’écouter l’album, la démarche forçait déjà l’admiration : renoncer à la guitare pour lui préférer le piano qu’elle ne maîtrise que depuis peu. Choisir parmi toute une gamme de chansons celles qui s’éloignent le plus de ses disques précédents. Et parce qu’elle s’impose cette contrainte, abandonnant ainsi ses tics et habitudes d’écriture, elle gagne une liberté sans précédent.

Douce-amère

Cet album dévoile surprise après surprise, un moment d’extase après l’autre. Il oscille entre l’intimiste et le lyrique, teinté d’une mélancolie parfois douce-amère (“When under ether”), parfois franchement poignante (“The mountain”), inquiétante (“Grow grow grow”) ou apaisante (“Silence”). Certains titres sont porteurs d’une tristesse insondable mais jamais pesante (“Dear Darkness”, “Before departure”). White chalk, d’une certaine façon, était déjà contenu en germe dans les albums et singles passés. Dans les voix de “Pocket knife” ou “Nina in ecstasy”, dans les climats de titres comme “Angelene”, “The River” ou encore “The desperate kingdom of love”. Mais c’étaient généralement des chansons isolées. Jamais elle n’avait tenté quelque chose de semblable sur la longueur d’un album. C’est sans doute, depuis Dry, celui qui possède la cohérence interne la plus forte, là où la richesse de To bring you my love, Is this desire ou Uh huh her résidait dans leur diversité. L’apport des co-producteurs Flood et John Parish, déjà responsables du son magnifique de To bring you my love, y est sans doute pour beaucoup, de l’attention portée aux moindres détails à l’équilibre parfait entre les arrangements et la voix.

Visages jumeaux

La deuxième surprise de cet album, c’est le chant. À la puissance qu’on lui connaît succède une fragilité nouvelle, comme s’il cherchait à se mettre au diapason de ce changement d’instrument. On savait déjà Polly Harvey capable d’explorer ce registre mais elle s’y essayait rarement, même sur ses chansons les plus en demi-teinte. On pense beaucoup, à la première écoute, à cette inédite peu connue qu’est “Nina in ecstasy”. On entend donc sur ce disque deux nouvelles voix qui s’entremêlent : au nouveau langage de ses doigts répond celui de ses cordes vocales. Lorsque le chant s’emballe, c’est pour monter dans les aigus ou nous rappeler les disques passés le temps de refrains aux allures de cris libérateurs (voir ce « Come here at once » sur lequel culmine “The Devil”). Elle réussit quelques prouesses étonnantes, comme cette montée en puissance lors d’un des plus beaux passages de “Silence”, alors que le chant conserve sa douceur. À d’autres moments, elle adopte une tonalité quasi enfantine. La voix est souvent dédoublée (quand elle n’est pas soulignée par les chœurs discrets de John Parish, qui enrichissent “Dear darkness” de superbes nuances) : on croirait entendre, comme un écho spectral, deux sentiments contradictoires qui se répondent. L’effet le plus saisissant est obtenu sur “The piano”, lorsqu’elle répète en boucle « Nobody’s listening » puis « Oh God I miss you » : on entend à la fois une adulte qui garde un calme de surface et une petite fille terrifiée. On songe alors aux visages jumeaux qui ornaient la pochette de Is this desire en 1998.

Haiku

Alors qu’on commence tout juste à trouver ses repères, la troisième surprise se dévoile : le travail accompli au niveau des paroles. Elles possèdent un aspect narratif qui rappelle là encore Is this desire mais font appel à un langage plus visuel que jamais. Elles convoquent des images et métaphores évocatrices qui entrent en résonance et laissent l’auditeur combler les blancs. Dans “The mountain” en particulier, le passage de l’universel à l’intime évoque presque un haiku. Un aigle, un soldat, trois arbres mourants et le souvenir d’une trahison : tout est entre les lignes, et c’est dans ce flou que le texte puise sa force. “When under ether” à la douceur trompeuse semble parler à demi-mots d’un avortement (mais il pourrait s’agir de tout autre chose). La complainte funèbre “To talk to you” est un chant déchirant adressé à une grand-mère décédée ; “White chalk” renvoie aux falaises de craie blanche de son Dorset natal. Enfin, la fascination qu’exerce “The Piano” tient en partie à son texte intrigant et au contraste entre la douceur initiale de la voix et la brutalité des images (« Hit her with a hammer/Teeth smashed in/Red tongues twitching/Look inside the skeleton »).

Frisson

Ces détails posés, comment expliquer réellement ce qui se passe à l’écoute de White chalk ? Ce disque, plus encore que les précédents, défie toute description. Il joue sur des émotions puissantes et des moments de grâce absolue. Sur un étrange sentiment de proximité, aussi, comme sur scène où elle parle si peu mais exprime tant de choses par ses sourires radieux. Cet album s’adresse autant au cerveau qu’aux sens : on admire la démarche en même temps qu’on en reçoit l’impact viscéral. On dira qu’il fait vibrer une corde ou qu’il prend aux tripes, mais on n’aura rien dit. On cherchera des métaphores pour ne trouver que des clichés. Et ce disque mérite tellement mieux. Comment expliquer le frisson qui vous saisit à l’écoute de certains passages de “The mountain” ou “Silence” ? Le recueillement auquel invitent “To talk to you” et “Before departure”, splendides de retenue ? La façon dont “The piano”, pourtant l’une des chansons les moins évidentes (curieusement parce qu’elle rappelle davantage les disques précédents), s’installe peu à peu dans votre tête pour y planter d’étranges images ? L’album brasse une gamme d’émotions qui va de la mélancolie à l’émerveillement, entre espoir et tristesse mêlés. On cherche comment traduire en mots la beauté de l’expérience, mais il y a ici quelque chose qui défie toute formulation. L’album en déroutera sans doute beaucoup. Mais pour ceux qui se laisseront happer, le voyage sera inoubliable.

Grandir

On se demande forcément comment vieillira ce disque, et ce qu’il restera dans quelques années de l’intensité des premières réactions. Si le mot « chef-d’œuvre » monte aux lèvres (au clavier, plutôt), on hésite à en qualifier un disque si récent. Mais la tentation est forte. On songe alors qu’il s’est écoulé quinze ans entre Dry et White chalk : le chemin parcouru est sidérant. L’un des aspects les plus précieux de la musique de PJ Harvey réside là : voilà quinze ans désormais qu’on l’écoute grandir et mûrir, qu’on grandit nous-mêmes au son de ses chansons. Même sans commettre l’erreur de prendre ses albums pour des journaux intimes, on devine en filigrane une évolution personnelle reflétée dans sa musique. Replacé dans ce contexte, White chalk n’en est que plus touchant. On ne l’aura jamais autant admirée d’être capable d’un pareil abandon.

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publié par Mélanie Fazi le 25/09/07