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publié par Mélanie Fazi le 21/02/11
PJ Harvey
- Let England shake

Parcours

Et si, plutôt que de s’émerveiller chaque fois de découvrir le nouveau PJ Harvey si différent des précédents, on commençait par s’intéresser à sa manière particulière de l’être ? White chalk, en 2007, avait frappé si fort qu’on pouvait redouter ensuite une déception. Pas tant en termes de qualité que de maturité. On espérait deux choses, par-dessus tout. Que Let England shake ne lui ressemble pas – White chalk est un chef-d’œuvre, mais mieux valait qu’il reste unique. Et que l’on ne revienne pas non plus sur le terrain défriché sur les six albums précédents. Dieu sait qu’on a aimé passionnément les albums de la PJ Harvey d’avant, celle à la voix puissante et aux guitares saturées, mais un retour en arrière paraît désormais inconcevable. White chalk n’allait-il rester qu’un magnifique accident de parcours ?

Guerre intemporelle

Ce qui impressionne avant tout dans Let England shake, ce n’est pas tant le changement en soi qu’une manière toute nouvelle d’appréhender la construction musicale. Et notamment d’établir un lien entre la voix, le texte et la musique. À l’époque lointaine de Dry ou de Rid of me, guitare et batterie semblaient habiller une émotion brute. Une douleur, une angoisse qui vous saisissaient aux tripes. Ici, on est désormais dans le récit et la mise en scène. Polly Harvey déclare en interview que les textes ont précédé la musique, et on le ressent très nettement. On constatait déjà dans White chalk une plus grande maturité de l’écriture, notamment sur “The mountain” dont les paroles évoquaient un poème, quasiment un haiku. Ici, la démarche va plus loin encore. On Battleship Hill est une description poignante, terrifiante, d’un champ de bataille où la nature a depuis longtemps repris ses droits, mais que les souvenirs continuent à hanter (« On Battleship Hill’s caved in trenches/A hateful feeling still lingers/Even now, 80 years later/Cruel nature »). On annonçait Let England shake comme un album à la tonalité politique, mais c’est surtout la thématique récurrente de la guerre qui nous frappe. Une guerre intemporelle, parfois située dans le temps (à travers les références aux tranchées) ou l’espace (clins d’œil à l’Angleterre et au Moyen-Orient), mais qui semble plutôt symboliser tous les champs de bataille du monde, tous les soldats tombés au combat. La tonalité générale est sombre et tragique, sans jamais sombrer dans le cliché ni l’excès.

Tranchées

Pour aborder ces sujets graves, Polly Harvey choisit d’opter non pas pour le registre de la colère, mais pour une distance pudique qui renforce l’impact des textes. La voix, un de ses plus saisissants atouts depuis toujours, est en retrait la plupart du temps. Même si, sur un morceau comme “On Battleship Hill”, c’est son intonation cristalline qui sublime le texte et vous prend à la gorge. Sur “The colour of the earth”, elle s’efface même derrière la voix de Mick Harvey qui adopte celle d’un soldat évoquant un ami disparu dans les tranchées – le tout sur une tonalité de folk traditionnel qui conclut l’album sur une note magnifique. On n’est plus ici dans le récit introspectif de la première époque. La voix devient le témoin d’un monde en guerre et en déliquescence.

Exorcisme

On se souvient avoir été frappé, en découvrant les premiers extraits, par la construction inhabituelle des morceaux. Replacés dans le contexte de l’album, ils s’affichent comme les chapitres d’un ensemble avant tout narratif. La présence de trois musiciens qui l’accompagnent depuis longtemps (Mick Harvey, Jean-Marc Butty, John Parish), ainsi que la splendide production de ce dernier (déjà aux commandes de deux des plus beaux albums précédents), assurent la cohésion de l’ensemble, mais chaque titre raconte sa propre histoire. Très loin du trio guitare/basse/batterie des débuts, on est désormais dans un grand brassage instrumental où les cuivres croisent l’autoharpe et le xylophone. On observe tout du long un jeu intéressant sur les ruptures de ton (voir le formidable single “The words that maketh murder” et ses chœurs masculins enjoués évoquant pourtant de terribles histoires), la pluralité des voix, mais aussi le rapport entre la musique et les mots. La base rythmique elle-même tient souvent lieu de fil narratif. Parfois, la musique épouse le texte de très près – on est alors dans la beauté dépouillée de “On Battleship Hill” ou “In the dark places”. Parfois, le contraste entre la mélodie entraînante et le fond tragique est saisissant. Le splendide “The glorious land” a la ferveur et le souffle épique d’un hymne patriotique, mais les paroles racontent une tout autre histoire (« What is the glorious fruit of our land ?/The fruit is deformed children »). Les chœurs évoquent presque une comédie musicale lorsque les voix se répondent en écho « Oh America/Oh England ». On ne peut s’empêcher de vouloir les chanter en chœur, ces mots-là. Avec entrain, comme pour exorciser les terribles images qu’ils décrivent.

Insidieuse

Si White chalk nous laisse le souvenir d’un raz-de-marée émotionnel à l’intensité parfois insoutenable, Let England shake s’insinue en vous plus discrètement, mais de manière tout aussi insidieuse. Des chansons comme “On Battleship Hill” ou “The glorious land” sont de celles qui vous hantent et laissent en vous une empreinte durable : elles sont peuplées de fantômes et d’images obsédantes. Let England shake est bien l’œuvre magnifique et complexe que l’on espérait depuis l’annonce du projet. Que PJ Harvey possède une impressionnante capacité à se renouveler et à se remettre en question, c’est une certitude acquise depuis longtemps. Mais à mesure que les années passent, l’ampleur croissante de son répertoire force le respect.

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publié par Mélanie Fazi le 21/02/11