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publié par Mélanie Fazi le 13/02/17
Nadine Khouri
- The Salted Air
The Salted Air

Tenter d’écrire sur The Salted Air, c’est comme chercher à capturer les bribes d’un rêve au réveil, quand seuls s’attardent quelques détails fugaces. C’est l’impression que nous laisse cet album, celle d’un rêve éveillé qu’on traverse au ralenti en s’imprégnant d’humeurs et de climats. On s’y baigne davantage qu’on ne l’écoute. Difficile, partant de là, de démonter les rouages de cet album, de mettre le doigt sur ce qui produit son alchimie particulière et sa beauté envoûtante.

La voix et son élan

Le ton est donné dès le morceau d’ouverture, « Thru You I Awaken ». On y est accueilli par une voix seule, une belle voix riche et vibrante qui affirme d’emblée sa présence, sa force et la place qu’elle prendra sur l’album. Le morceau commence a cappella et, lorsque des nappes sonores discrètes viennent souligner le chant sur la fin, on s’en aperçoit à peine tant la force du moment tient à l’assurance de cette voix et à sa capacité d’évocation. C’est elle, tout au long de l’album, qui dictera les ambiances, la narration et les ruptures de ton. Une voix qui n’est parfois qu’un souffle, et qui parfois vous prend aux tripes, mais qui sait constamment faire résonner les mots et leur soutirer des histoires.

Plus tard, lorsqu’on s’arrête vraiment sur les arrangements, on est presque surpris par leur richesse tant ils sont au service de la voix dont ils épousent les nuances. Les chansons, dans leur construction fuyante et leurs crescendos grisants, semblent à tel point nées d’un accord subtil entre le chant et les instruments qu’on les reçoit d’un bloc sans vraiment les démêler. Ici des chœurs envoûtants (« Daybreak »), là des notes de piano discrètes (« Jerusalem Blue »), parfois des structures plus complexes où les couches sonores s’ajoutent une par une, discrètement mais sûrement, comme des touches de couleur sur un tableau. L’un des plus beaux morceaux, « I Ran Through The Dark », est rythmé d’abord par un pincement de cordes, puis par une batterie discrète, puis naît un mouvement qui enfle et nous emporte. Là encore, c’est la voix de Nadine Khouri qui dicte son rythme et son cheminement. C’est l’élan même de la chanson qui est beau, sa façon de s’épanouir comme une fleur en bourgeon dévoilant les couleurs éclatantes qu’elle cachait jusque-là.

Au petit matin

Aux premières écoutes, The Salted Air peut donner l’impression trompeuse d’un album aux ambiances uniformes qui aime la lenteur et la langueur, au risque peut-être de lasser avec le temps. C’est pourtant l’inverse qui se produit : de cet ensemble qu’on croyait homogène, les chansons émergent une par une comme des bulles remontant à la surface, chacune porteuse de son climat, de son histoire. Le superbe « Broken Star » aux couleurs lynchiennes et à la rythmique sinueuse, l’un des sommets de l’album, contribue sans doute à cette impression dans un premier temps. Mais les morceaux qui, au final, marquent le plus fortement les esprits sont ceux qui s’en détachent, habitées par un souffle véritable (« I Ran Through The Dark » et « Surface of the Sea »).

Sans vouloir tomber dans le jeu souvent artificiel des comparaisons, on se hasardera à décrire cet album comme défrichant un territoire voisin de ceux qu’explorent Portishead, la noirceur en moins, ou Mazzy Star pour la langueur sublime. C’est un disque de fin de nuit, de petit matin incertain où l’ivresse se dissipe pour laisser affleurer une douce mélancolie. Il est habité dans ses plus beaux moments par une forme d’abandon ; pour peu qu’il fasse écho à vos propres humeurs, il fait vibrer en vous quelque chose de précieux. C’est un album de détails et de nuances, presque cinématographique dans ses ruptures de ton, qui laisse pourtant une impression insaisissable.

Le piège et l’audace

On ne manquera pas de remercier l’indispensable John Parish, producteur de cet album, pour cette belle découverte. Celle d’une voix, dans tous les sens du terme, qui s’avance masquée pour mieux dévoiler ensuite son audace, évitant le piège dans lequel ce type de musique et d’ambiances pourraient aisément tomber : celui de se contenter de quelques effets faciles pour séduire l’auditeur. Mais au-delà de toute tentative de dissection de l’album, c’est avant tout une très belle expérience d’écoute. Ce magnifique « Broken Star » vous en convaincra sans doute mieux que nous.

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publié par le 13/02/17