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publié par gab le 15/12/14
Mélanie Fazi - Le jardin des silences
Le jardin des silences

La déontologie voudrait sûrement qu’on s’abstienne de chroniquer le nouveau recueil de nouvelles de Mélanie Fazi, Le jardin des silences, qui vient de sortir chez Bragelonne. Mais d’une, c’est quand même le cadeau de noël idéal/original à offrir cette année (ce serait dommage de s’en priver) et de deux, depuis le temps qu’on n’a pas mis les pieds chez le dentiste, la déontomachin on ne sait plus trop ce que c’est. Vous l’aurez compris, quand Mélanie n’occupe pas son poste grassement rémunéré de cargoteuse émérite, elle écrit des nouvelles et des romans appartenant au genre Fantastique (elle en traduit aussi de l’englische, c’est à se demander quand est-ce qu’elle dort). Et qui de mieux placé que votre humble serviteur pour s’acquitter de la tâche ô combien délicate (imaginez l’ambiance au cargo si cette chronique s’avère assassine) de vous entretenir des douze nouvelles de ce livre ? Certes, je ne lis jamais de Fantastique, j’aurais d’ailleurs bien du mal à le différencier de la SF. Certes, les seules nouvelles que j’ai jamais lues (à part celles de Mélanie) sont celles de Boris Vian et de Roal Dahl qui, bien que très fortement conseillées, frisent le hors sujet dans le cas présent (encore que … je me fais peut-être une fausse idée du Fantastique). Certes et re-certes, mais convenez qu’on est rarement mieux placé que du côté de l’ignare pour conserver l’œil neuf et alerte des premières fois ?

supputons

Ou presque. Il se trouve que ça fait quelques années déjà qu’on attend les nouveaux textes de Mélanie Fazi, depuis le précédent recueil (Notre-Dame aux écailles, 2008) et le dernier roman (Arlis des forains, 2004), et ce n’est pas qu’on s’impatientait puisqu’on a le plaisir de lire ses écrits régulièrement ici-même sur le cargo, mais tout de même il était temps. Et pendant qu’on est dans ce genre de considérations, la première question qui nous vient, avant même d’ouvrir le livre, c’est pourquoi tant de nouvelles ? Pour deux romans long format il y a dix ans, elle en est à son troisième recueil de nouvelles. Alors on pourrait lui poser la question (elle est dans le bureau virtuel d’à côté) mais avouez que ce serait céder un peu vite à la facilité. Supputons donc si vous le voulez bien. Première hypothèse dite « la concrète », Mélanie passe tellement de temps à traduire les livres des autres qu’elle n’a que peu de temps et par intermittence pour écrire ses propres histoires. Deuxième possibilité dite « de la commande », Mélanie est tellement reconnue pour ses qualités d’écrivaine de nouvelles que son carnet de commandes déborde et on en revient au problème de temps. Troisième possibilité dite « la romantique », Mélanie a une affection particulière pour ce format et c’est là que son envie se porte. Quatrième et dernière hypothèse dite « la musicale », Mélanie baigne tellement dans l’univers musical qu’elle s’inscrit inévitablement dans un modèle « album » et elle découpe ses écrits comme un disque en autant de morceaux indépendants s’inscrivant dans un tout. Et puisqu’on a le choix, 3+4=7, nombre magique, les dragons sont de notre côté semble-t-il. Il est temps maintenant, penchons-nous sur les douze titres du Jardin des silences.

touches

Le deuxième point marquant, à la lecture des nouvelles cette fois, c’est l’unité dans l’écriture, qui, comme sur les meilleurs disques, construit un univers sur la longueur. C’est d’autant plus surprenant que l’écriture s’est visiblement étalée sur plusieurs années (un certain nombre de morceaux se sont retrouvés sur des compiles entre 2005 et 2012). On retrouve dans ce livre ce qui nous avait déjà séduit sur les précédents recueils, cet univers très personnel où le paranormal s’exerce par petites touches, en toute subtilité. Si vous cherchez le surnaturel clinquant ou des effets spéciaux démesurés, passez votre chemin. Mélanie Fazi propose un Fantastique subtilement dosé et captivant, ancré dans le réel, brouilleur de frontières. Et même lorsque les dragons font leur apparition, ce sont soit des dragons intérieurs ("Dragon caché") soit un modèle hybride qui se transforme en pseudo-humain ("Les sœurs de la Tarasque"). Elle a beau pratiquer le grand écart dans les sujets, son écriture posée maintient l’unité. Les dragons sont donc rares, les mondes parallèles un peu moins déjà, il flotte comme un halo où l’imaginaire des personnages eux-mêmes semble rejoindre celui de l’écrivaine, une brume dans laquelle il fait bon se perdre.

format

L’univers général de l’opus est là et bien là mais que serait-il sans les singles ! Et c’est d’ailleurs ce qui manquait un peu à mon avis aux recueils précédents, des morceaux déclencheurs, des références fortes. Le premier single, "Miroir de porcelaine", est idéalement placé en troisième position comme sur tout bon disque qui se respecte. Ne pas se fier à son titre en trompe l’œil, c’est aussi la seule vraie gifle du livre. On ne peut plus vraiment parler d’écriture posée ici, celle-ci devient plus compacte, plus proche du personnage, à fleur de sa peau ; un morceau physique, sensuel, violent. On en sort le souffle court, un peu paumé sur le quai d’un terminus de métro à se demander s’il est vraiment nécessaire de poursuivre le chemin jusqu’au boulot aujourd’hui. Le deuxième titre à nous faire autant d’effet immédiat, dans un autre genre, est "Les sœurs de la Tarasque". Mais où le précédent usait et abusait de sa position de single en nous explosant à la figure et nous laissant repu à la sortie, celui-ci nous laisse un sentiment de frustration énorme. Mélanie Fazi à l’école des promises du dragon, voici une histoire superbement amenée et qui demande clairement à être étendue au format roman. C’est étonnant d’ailleurs comme c’est l’histoire elle-même qui nous appelle et transcende sa condition de nouvelle en aspirant à un autre format. C’est la seule à le faire mais n’ayez crainte un rescue squad se met en place, les syndicats s’organisent, attendez-vous à un mouvement social de grande envergure en 2015.

angle

Maintenant c’est bien joli les singles mais on ne se refait pas, prenez vos disques préférés, vous constaterez comme moi que la magie est souvent ailleurs et que les morceaux qui vous parlent le plus ne sont pas forcément les plus impressionnants de prime abord. Je suis assez étonné de constater qu’en matière de nouvelles il en est de même. Dans Le jardin des silences, les morceaux les plus discrets, ceux que vous voudriez garder pour vous, ceux qui justement ne doivent pas parler au plus grand nombre sinon ils vous échappent, s’appellent "Le pollen de minuit", "Un bal d’hiver" et "Trois renards". Toujours cette affection particulière pour les fins de disques. "Un bal d’hiver" vous met une boule dans la gorge et les larmes aux yeux en toute simplicité, "Trois renards" vous procure de nouveaux fantasmes de musicien et ce n’est pourtant pas ça qui manquait (qui ne voudrait pas faire apparaître des animaux immatériels en jouant de son instrument ?), et le magnifique "Le pollen de minuit" aborde la paternité/maternité sous un angle novateur et passionnant. Mélanie Fazi sait sous couvert de Fantastique venir nous cueillir en douceur et en profondeur dans les endroits où on ne l’attend pas.

méthode

Que dire de plus ? Qu’on espère ne pas devoir attendre à nouveau six ans avant de lire à nouveau les écrits de Mélanie Fazi. Qu’en attendant, un bon moyen de patienter va être d’aller investiguer du côté de ses traductions et tenter de trouver d’autres réponses à d’autres questions. J’ai, par exemple, toujours été intrigué par la part du traducteur. La musique d’un texte étant indissociable de sa structure et de la langue elle-même, à quelle point lit-on celle du traducteur ou celle de l’auteur d’origine ? Pour bien faire il faudrait lire les livres dans les deux versions pour valider le test. Remarquez, avec ce genre de méthode, les six ans peuvent passer relativement vite. Sans compter qu’il va maintenant falloir faire un topo sur chaque matelot du cargo. En même temps ça tombe plutôt bien, on vient de remettre la main sur notre cap’taine qui avait sombré comme il se doit avec la v1.0 du site (mais en musique s’il vous plait), le temps de le faire sécher et de voir s’il marche encore, on demandera à tonton Renaud de nous (re)raconter les débuts africains du cargo en 1999. Et parlant de Renaud, je pense qu’un one-shot de douze heures serait un peu lassant, on va plutôt faire une série en prime-time, il y aura du barbu, du cocasse et du people bien entendu ! Mais je m’égare, vous piquez du nez et on n’a toujours pas la date du repas de noël du cargo. Damn.

P.-S.

Je suis depuis tombé sur un texte fort intéressant écrit par Mélanie elle-même sur la question du Fantastique mais aussi sur l’écriture de nouvelles. Je ne saurais trop vous conseiller de le lire, il est disponible ici-même.

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publié par le 15/12/14
Informations

Sortie : 2014
Label : Bragelonne

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