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publié par Mélanie Fazi le 22/05/14
Demi Mondaine
- "Trouver la tempérance dans l’intempérance"
"Trouver la tempérance dans l'intempérance"

Si Aether, le premier album de Demi Mondaine, nous a appris une chose, c’est à quel point on est parfois formatés dans nos attentes. Pourquoi la sincérité qu’on y a découverte nous a-t-elle surpris à ce point quand elle devrait être une évidence ? Alors oui, sans doute, ce sont trop souvent les poses et les clichés qui font vendre au grand nombre. Mais c’est la sincérité qui crée un lien véritable entre ceux qui font la musique et ceux qui la reçoivent. Et c’est ce qu’on aime finalement dans le rock. Pas les colères calculées, les discours préfabriqués ou la prétention mal placée. Mais ce fond de vérité qui naît des tripes et qui est la marque des artistes les plus précieux. Ceux qui y croient et qui nous y font croire avec eux.

Il suffit pour s’en convaincre d’écouter Béatrice s’emballer lorsqu’elle évoque l’intemporalité de Hair ou le souvenir d’un concert new-yorkais intense. L’échange se déroule dans les loges de Canal 93 à Bobigny, où Béatrice et Mystic Gordon nous reçoivent avant les répétitions de Hair, qui s’y jouera du 26 au 28 mai. On s’y attardera en début d’après-midi pour assister à des répétitions de chorégraphies sur « Aquarius », en se rappelant le discours que Béatrice nous tenait sur l’œuvre un peu plus tôt. Avant même qu’on assiste au spectacle, son enthousiasme a déjà changé notre regard. C’est là aussi l’un des grands plaisirs des interviews : rencontrer des artistes dont le discours nous parle autant qu’a pu le faire leur musique. Et les trouver en accord avec ce que l’on avait perçu d’eux à travers leurs chansons.

Ce qui est frappant quand on découvre cet album, c’est une impression de maîtrise, une manière de toujours savoir quand être dans la retenue et quand tout lâcher. Il y a un équilibre très impressionnant entre les deux.

Béatrice : Je te remercie. On a pas mal bossé là-dessus. Déjà, ça fait quand même quelques années qu’on fait de la musique et qu’on est passés par le punk, la chanson, etc, donc on a envie d’une alternative entre les deux. En plus cet album est en français, tu es un peu obligé de retenir les chiens quand tu chantes en français, enfin j’ai l’impression. Et sur la production avec Edith Fambuena, notre réal – grande grande rencontre pour nous, on la remercie – c’est elle aussi qui m’a un peu drivée là-dessus, le fait d’être un tout petit peu plus en retenue que ce qu’on pouvait faire auparavant. Je trouve qu’en effet ça donne une identité un peu plus propre à Demi Mondaine aujourd’hui. Je crois qu’on s’est un peu trouvés, c’est plus mature que ce qu’on faisait avant. Il faut dire qu’on n’est pas jeunes non plus, on a pris un peu plus de maturité, c’est normal. On a pris de la bouteille.

Comment en êtes-vous venus à travailler avec Edith Fambuena ?

B. : J’ai connu un peu son travail, la personne qu’elle était, à travers des gens, des artistes et des mecs dans la musique. Et on m’a dit qu’un jour on devrait bosser avec elle parce qu’elle me correspondait pas mal. Je l’avais déjà branchée il y a quelques années sur un premier album, elle n’était pas dispo. Elle m’avait répondu mais on n’avait jamais réussi à se rencontrer en concert ou autre. Pas faute de l’inviter mais elle avait d’autres choses à faire, elle travaillait – elle travaille énormément, Edith. Et puis au moment de chercher un réal pour cet album, c’était une de nos priorités, donc on l’a relancée. Ainsi que deux autres réals, étrangers d’ailleurs. Et elle nous a répondu. On a eu un rencard, on est passés dans ses studios, et puis le courant est passé, c’était une rencontre, il fallait qu’on fasse un chemin ensemble. C’était assez écrit en fait.

Vous aviez écrit des morceaux aussi bien en anglais qu’en français, mais Aether s’est retrouvé à être entièrement en français à l’exception de « Private Parts » écrit par Iggy Pop.

B. : À la base on a toujours écrit dans les deux langues, parce qu’il y a des morceaux qui vont très bien en français et qu’il faut quand même bien travailler la langue française pour faire un beau morceau, c’est plus compliqué. Alors ce n’est pas parce que je suis feignante que j’écris en anglais, mais parfois c’est plus simple. Musicalement, en répète, construire un morceau en anglais, c’est souvent plus facile que travailler un titre en français.

Mystic : Et puis c’était un choix de faire un album en français, vu qu’on est en France, on s’est dit…

B. : Oui, on voulait sortir un album chez nous. On a bien écrit, on a composé, on s’est pris la tête là-dessus, et puis on voulait un fil rouge, on voulait que ça se tienne aussi. Mais en concert, on a plein de morceaux en anglais. Moi, j’ai toujours voyagé, entre Londres et Paris, j’ai habité à Londres, j’ai fait de la musique là-bas, j’ai été en studio là-bas, je n’avais pas vraiment besoin de choisir entre les deux. Mais là, la question s’est posée. Pour notre prochain album, on aimerait bien, avec Mystic, enregistrer un album pratiquement qu’en anglais. L’approche de la musique n’est pas la même non plus. Tu ne chantes pas de la même façon dans les deux langues. Ça ne raconte pas la même histoire, l’énergie n’est pas la même. Donc là, on aimerait bien enregistrer un nouvel album en anglais. Mais d’abord on va défendre Aether qui est en français.

Tu y as déjà en partie répondu, mais ton rapport à l’écriture est-il le même dans les deux langues ?

B. : Non, ce n’est pas le même. Ce n’est pas le même mais aujourd’hui, c’est encore en train de changer. Je n’ai pas le même niveau d’anglais que mon niveau de français. Je ne me prends pas la tête en anglais de la même façon qu’en français. En français je fais attention à ce que je raconte, ce que j’écris, j’aime la poésie donc je ne vais pas écrire n’importe comment. En anglais je fais un peu moins gaffe mais je me suis rendu compte qu’il fallait quand même faire ça bien. Je m’en fous moins qu’avant. Du coup, plutôt que d’écrire en anglais directement, j’écris de la poésie en français et je bosse avec un adaptateur, un mec qui est un poète irlandais, qui traduit mes textes français en anglais. Alors parfois on garde le rythme, les rimes, et parfois on privilégie le sens, et donc ça peut grave changer entre ce que j’ai écrit en français… Donc on bosse ensemble là-dessus et on a plein de nouveaux poèmes, qui du coup sont très pro en anglais, très bien écrits, qui sont de la vraie poésie. Plus que ce qu’on avait en anglais avant.

C’est vrai que tes textes rappellent parfois des poèmes. Notamment la première phrase de « Garde fou ». (« Est-ce que l’on s’aime encore ?/Ne nous pardonnons pas/Et nous ne sommes pas Dieu/Suffisamment pour ça. »)

B. : Oui, j’écris en poésie. J’écris sur des patterns, sur des rythmes. Je travaille la poésie, oui. J’essaie.

M. : C’est plutôt réussi je trouve.

B. : Je te remercie. (rires) Oui, j’ai besoin de poésie, moi, je suis fan de Brel, de Barbara. On voulait faire partie de cette famille-là.

M. : En faisant du rock.

Justement, on entend parfois du Brel dans les textes et le chant, par exemple c’est frappant dans « Paris sous la neige ». En France, on a souvent tendance à cataloguer les choses, à dire qu’il y aurait le rock d’un côté, l’héritage de la chanson française de l’autre, mais vous proposez une hybridation très forte entre les deux.

M. : C’est hyper cool parce que c’était justement l’idée du projet. On est partis sur des guitares voix qui étaient très « chanson française ». Il s’est passé peut-être deux mois avant qu’on revienne sur les titres. On les a enregistrés guitare voix. Pendant deux mois je me demandais « Comment on va faire sonner ça ? » Et en fait c’est venu tout seul, parce que c’est notre culture...

B. : On est des punks à la base. Humainement on est des punks, on marche comme ça.

M. : Du coup c’est du rock mais avec de la nuance par rapport au texte, parce que des textes comme ça, on ne peut pas…

B. : Tu ne peux pas gueuler dans un micro et ne faire que ça.

M. : L’idée, c’était de faire vraiment un hybride chanson/rock, avec de la poésie rock.

B. : Et si ça marche, si tu l’entends comme ça, c’est ce qu’on voulait, c’est cool. Sur scène, on est quand même bien plus excités, bien plus intempérants que ce qu’on offre aujourd’hui sur l’album qui est justement un peu plus tempéré. On a trouvé notre équilibre dans le chaos, notre tempérance dans l’intempérance.

Cet équilibre existe sur scène aussi, mais c’est beaucoup plus « lâché ».

M. : Il y a une énergie qui ne nous quittera jamais. Une énergie rock’n’roll, et la scène, c’est un peu notre drogue. C’est un peu le salaire de bosser en studio, c’est d’être sur scène.

L’album s’ouvre sur « Intempérance » et se termine sur « Tempérance », d’où un renvoi de l’un à l’autre, et Béatrice, tu as aussi un tatouage qui dit « Tempérance ».

B. : Oui, je l’ai écrit sur le bras. J’ai écrit « Tempérance » bien avant d’écrire la chanson. C’est un mot qui m’a inspirée parce que c’est un peu la clé qui manquait à ma liberté. C’est une des vertus de Platon, enfin on ne va pas partir en philo, on s’en fout un peu, mais voilà, il faut de la force, du courage, de la justice, etc. Pour moi, l’intempérance, c’est un problème dans ma vie, parce qu’à force d’être trop libre j’en deviens esclave de moi-même, trop d’excès, trop de passions… C’est irraisonné, je suis un animal. On est un peu comme ça tous les deux, on a tendance à aimer y aller à fond, et puis à se prendre un mur, et à tout faire comme ça, que ce soit dans la musique, dans l’alcool, dans l’amour, dans la vie… Du coup, la tempérance, c’était juste savoir réfléchir un peu, calmer un peu ses passions pour pouvoir vivre plus longtemps et kiffer plus longtemps. Alors oui, c’est un travail sur nous. Donc c’était intéressant pour moi de travailler là-dessus. Et en même temps c’est très intempérant de l’avoir écrit en gros sur l’avant-bras. (hilare) Encore raté !

Ça rejoint ce qu’on disait sur l’album, sur la maîtrise et le fait de savoir quand se retenir et quand y aller franchement.

B. : Je crois qu’on y arrive plutôt pas mal aujourd’hui. Quand je te dis qu’on a trouvé notre tempérance dans l’intempérance, je pense qu’on est un peu comme ça, on a trouvé un vrai équilibre dans notre folie. On arrive finalement à se tenir droit, à être loyal, à faire les choses qu’on dit qu’on va faire, qu’on aime, et à les faire bien. On est forts à ça, c’est notre truc. Le pari est plutôt pas trop mal réussi. C’est pour ça que l’album commence comme ça et finit comme ça, c’est assez chouette.

Aussi bien le titre Aether que la pochette de l’album sont surprenants, à des lieues des codes classiques du rock. Ils suggèrent quelque chose de très apaisé, très aérien.

B. : On est partis là-dessus justement sur Aether, il y avait un truc d’élévation. On parlait de maîtrise, de tempérance, c’était une façon de… Ça revient toujours à « memento mori », souviens-toi que tu vas mourir demain, profite de l’instant. Et le seul moyen pour moi de s’élever aujourd’hui, c’est juste de profiter de l’instant, de l’amour, du présent, et de kiffer les choses au fur et à mesure. Et puis faire la musique qu’on aime, et aimer les gens avec qui on partage des choses. Et donc c’est ça, il y a une forme d’élévation ici, c’est d’être conscient de la vie qu’on mène. Et j’avais envie de partir sur un voyage, de ne pas rester sur terre, sur un truc rouge et noir rock bien carré, dans des codes de rock’n’roll qui m’emmerdent en fait aujourd’hui, parce que c’est tout aussi fermé que chaque genre musical. On a envie d’ouvrir un peu, on s’en fout, on ne fait pas « du rock’n’roll », on fait de la zic. On fait ce qu’on aime. Et Aether, oui, c’était une idée d’élévation, c’est le firmament, le ciel pur des dieux. Alors on ne va pas se la raconter, hein… Mais l’idée, c’était de partir en voyage, comme si on partait sur un bateau, et que ce bateau, c’était la musique, cet album, et qu’on avait envie d’y emmener du monde le temps d’un concert.

Ce qui cadre avec les paroles du tout début d’« Intempérance ».

B. : « Intempérance » parle d’un voyage en bateau, oui, qui part en couille, qui est un peu compliqué. C’est un peu une prière.

Aether a été enregistré grâce à une souscription. Quel est votre rapport avec le public ? En concert, on perçoit un lien assez fort, et c’est le genre de musique qui s’y prête vraiment.

B. : Oui, on a vraiment besoin de notre public, comme j’ai l’impression que notre public, quand il est en concert, a besoin qu’on lui parle. On n’est pas dans un truc froid, glacial, on est assez communicatifs.

M. : En sortie de concert, j’ai besoin d’un contact avec les gens avec qui j’ai passé la soirée. Pour moi en tout cas, c’est important de rencontrer les gens.

B. : On est là pour partager un truc. Comme je disais, on est dans le même bateau, on marche ensemble. On kiffe moins en studio et en répète que sur scène avec un public, notre public. En plus on a un super public. Par rapport à ce qu’on a pu faire avec Oocto, trouver du blé pour l’album, il y a quand même un sacré noyau dur qui nous suit. On n’a pas un grand public, il n’est pas encore super nombreux, on n’a pas la presse qui va avec, mais on a des gens super fidèles, ils sont très très forts.

Je crois qu’on est bien soudés. Mais nous, on cherche ça dans la zic. Moi, j’ai besoin d’un truc un peu personnel. J’aime bien la musique de proximité aussi. Je n’aime pas que jouer sur des grosses scènes loin de mon public, j’aime bien les sentir, j’aime bien qu’ils soient là. On est assez roots pour ça.

Dans le texte de présentation de la souscription, vous disiez vouloir professionnaliser votre démarche, après avoir dans un premier temps travaillé avec un entourage qui vous aidait à titre gracieux.

B. : Oui, pour pouvoir en vivre et arrêter de bosser. Bon là ça y est, on vit de la musique, un minimum on va dire. Mais ça fait combien d’années qu’on bosse dans la zic et qu’on fait des petits boulots à côté pour pouvoir vivre ? Là, grâce au théâtre, on arrive à être intermittents, et avec Demi Mondaine aussi ça commence à bouger. Mais ce n’est pas vénal, l’idée de se professionnaliser. C’est surtout grandir avec la musique, qu’on nous entende partout.

M. : Et puis la possibilité de te consacrer beaucoup plus à ce que tu fais. Quand tu es obligé de bosser à côté et de payer tes studios de répète, tu ne travailles pas, tu répètes pour des concerts, tu ne composes pas.

B. : Alors que là on ne fait que ça, de la zic, avec Mystic.

M. : Du coup, ça avance, et puis tu montes d’un cran, fatalement.

B. : Et puis on a besoin de s’ouvrir… On a un noyau dur, un public de fidèles, et on a besoin d’aller toucher d’autres gens qui n’ont pas accès à nous pour l’instant, auxquels on n’a pas accès. Et pour ça il faut qu’on tourne, il faut qu’on joue en concert, qu’on puisse passer en radio – alors la radio ne veut pas de nous pour l’instant, parce qu’on ne doit pas être très à la mode. On n’est pas du tout à la mode en fait, on est à contre-courant, comme d’habitude… Mais on va y arriver, on va faire le forcing, passer par les petites portes. On fonctionne comme ça. On ne va pas changer notre musique parce qu’elle ne correspond pas à ce que les mecs vendent aujourd’hui, on n’en a rien à foutre, on les emmerde. On fait ce qu’on aime et on a quand même un public qui nous suit. Je pense que ça peut vraiment grandir avec le public. Je pense que les mecs qui vendent la zic n’ont rien compris, ils flippent, ils sont frileux, tant pis pour eux. On ne fait pas du Daft Punk, tant pis.

M. : Ça ne veut pas dire que c’est nul.

B. : Non, mais ce n’est pas que bien non plus. Ce n’est pas pensé de la même façon. Moi, j’ai envie de faire de la musique parce que c’est la musique que j’aime et qu’on a envie de jouer ensemble avec des potes et avec d’autres zicos qui déchirent. Je ne pense pas « Tiens, on va mettre une caisse claire et autour de ça on va faire un tube. » Tout simplement. Chacun sa façon de faire de la musique et puis c’est tout.

C’est sans doute aussi cette forme de sincérité qui permet ce rapport très fort au public dont on parlait.

B. : Nous, on ne sait pas faire autrement. Si on avait pu faire un tube, peut-être qu’on l’aurait fait. Mais on ne fait pas de la zic dans cet esprit-là.

M. : On ne se lève pas le matin en se disant « Tiens, je vais faire tel style de morceau »…

B. : Sinon on aurait fait des trucs plus dansants, plus electro, qui correspondent à ce qui se passe aujourd’hui. Mais on se rapproche plutôt de notre cœur, de notre ventre, du regard que les gens portent sur nous et de l’échange qu’on peut avoir. La musique, il faut que ça porte, c’est une clé gracieuse pour mieux vivre. C’est une chance.

Quel est votre parcours musical avant Demi Mondaine, avez-vous participé à d’autres groupes, d’autres projets ?

B. : Mystic était dans D.I.P…

M. : Un groupe qui s’appelait Dirty Important Person, qui faisait de l’electro-rock… de l’electro-glam-rock. Avec qui on a bossé pour le théâtre, pour la danse contemporaine, on a sorti un album au bout de quasiment huit ans d’existence, on a sorti plein de EPs, des vinyls sur des petits labels electro, en l’occurrence sur… Un mec qui s’appelle David Carretta, je ne sais pas si tu vois, qui a un label à Marseille, qui était à l’origine de Gigolo Records, qui faisait de l’electro-clash. Pendant longtemps, j’ai tourné avec ça.

B. : Et il portait des collants résille, une perruque, des godes-ceintures… Complètement fou ce garçon ! Heureusement que je t’ai sorti de là. (rires) Maintenant il fait du Hair, ça va mieux.

M. : Je suis hyper content de retrouver le spectacle vivant, parce que c’est un truc qu’on faisait beaucoup avec le chanteur avec qui je bossais. Lui avait fait le TNB, le conservatoire de théâtre de Brest.

B. : Moi j’ai eu d’autres groupes, mais ça a toujours été du Demi Mondaine. Je suis à la base de ce truc-là. J’ai fait un premier groupe Demi Mondaine, un deuxième groupe Demi Mondaine, et puis je n’ai pas lâché l’affaire, j’en ai fait un troisième. Là, c’est la troisième formation. Demi Mondaine, ça fait huit ans que ça existe. Lui est arrivé dans la deuxième vague du mouvement. Ça a changé un peu de style mais l’éthique est la même. Là je crois qu’on est bons avec cette formation, c’est chouette.

Le groupe sous sa forme actuelle existe depuis un an ou deux ?

B. : Deux ans avec les deux filles, basse batterie, Zoé et Sarah. Ça marche bien comme ça, c’est cool. Il y a une super ambiance de groupe. On a les mêmes envies, elles en veulent, c’est chouette. Et musicalement on s’éclate. Et puis avec lui je n’en parle pas, hein, c’est bon…

M. : C’est évident en fait.

B. : Chez nous, ça coule de source. On est très très complices.

Vous faites ou avez fait un certain nombre de reprises sur scène, comme « L’hymne à l’amour » actuellement. Une des plus surprenantes est « Somebody super like you » tirée de la BO de Phantom of the Paradise. Au concert du centre FGO Barbara, Mystic portait d’ailleurs un T-shirt du film.

B. : Oui, il l’a et la batteuse aussi, ils le mettent de temps en temps, il est cool. Et puis moi, je l’ai tatoué sur le bras, regarde. (Elle montre un oiseau tatoué sur son bras.) C’est Death Records, De Palma, Phantom of the Paradise. On est de vieux fans de cette comédie musicale rock. Et notre trip, ce serait de la remonter version moderne Demi Mondaine avec notre groupe, nos copains et puis Nicolas Bigards. C’est un projet encore, on n’en a parlé à personne. C’est pour ça qu’on fait Hair pour l’instant avec les étudiants, comme ça on se chauffe un peu, on essaie des trucs, c’est vachement intéressant. Et à titre pédagogique, c’est assez expérimental, on peut se lâcher. Mais derrière, le gros gros trip, ce serait aussi de faire Phantom. C’est mon rêve de gosse.

La reprise fonctionne vraiment bien. Vous la jouez encore ?

B. : On ne la joue plus. Mais on pourrait la rejouer.

M. : C’était avec l’ancien groupe, au clavier, il faudrait la rejouer différemment. À l’époque le bassiste était clavier aussi. Il y avait aussi un côté un peu electro.

B. : Et puis on l’a jouée pendant trois ans donc on passe à d’autres reprises au bout d’un moment. On a fait du Iggy Pop, « Gimme danger », on ne la joue plus, on avait fait « Rid of me » de PJ Harvey, on la faisait tous les deux, c’était vraiment cool. Et puis à un moment donné, les reprises, il faut les faire tourner. On a quoi maintenant ? On n’en a plus ? Ah oui, là on a Piaf.

M. : Qui est un peu incontournable dans le sens où ça fédère. Et puis ça nous va bien, ça marche bien.

B. : En plus on a une histoire avec, quand on l’a jouée la première fois on était à New York pour une petite tournée et on s’est dit « Il faut qu’on fasse un truc en français que les mecs connaissent là-bas ». De toute façon c’était assez simple, ils n’en connaissent que deux. C’était ça ou un truc d’Aznavour

Elle est souvent reprise par des Anglo-saxons.

M. : Il faut dire que Piaf, depuis La Môme, c’est devenu…

B. : Ils connaissent, donc tu leur chantes « L’hymne à l’amour », ils sont ravis, il y a connexion. Du coup on l’a gardée en France en rentrant. Et ça nous a foutu la chair de poule quand on l’a chantée là-bas. C’était incroyable, les Ricains étaient captivés par le truc en français, ils la reconnaissent aussi, et nous on était en train de kiffer sur Piaf en la jouant à deux, en parlant d’amour, c’était fou, on s’est retrouvés à pleurer comme des bébés. On s’est dit qu’on allait la faire tourner ici. Et bizarrement, ça plaît aux grands, aux petits, ça plait aux rockeurs, à ceux qui aiment la chanson, ça plaît aux femmes, aux hommes, c’est super générateur.

Elle est assez inhabituelle, avec une montée en puissance qui part sur quelque chose de très rock vers la fin.

B. : Il a un vieux riff bien rock’n’roll sur le refrain qui envoie pas mal. C’est sa spécialité.

Elle avait été reprise notamment par Jeff Buckley…

B. : C’est comme ça qu’on avait commencé à la faire. J’ai joué là-bas avec Gary Lucas pour un « tribute to Jeff Buckley », c’est comme ça que je suis allée à New York jouer à Broadway. Quand j’y suis retournée six mois plus tard, Mystic est venu avec moi et on a joué dans d’autres clubs autour de ce concert. Je la faisais avec Gary Lucas, le batteur de Television et puis d’autres mecs comme ça, mais on ne la jouait pas du tout dans ce genre-là, c’était beaucoup plus psyché. Et puis on s’est dit « Tiens, on va la faire tous les deux version rock Demi Mondaine », et c’est parti.

Vous jouez Hair la semaine prochaine à Canal 93. Comme c’est une œuvre très associée à une époque, comment l’aborde-t-on aujourd’hui et quel est son impact ?

B. : Justement, j’ai trouvé qu’elle n’était pas vraiment collée à son époque. Quand j’ai vu le film de Milos Forman en 78, évidemment c’est un putain de film de hippies. Mais quand tu écoutes Broadway 68 et que tu regardes l’histoire des mecs qui ont fait la musique – Galt MacDermot qui a mélangé des pointes de jazz, de folk, etc – c’est juste hallucinant de modernité. Comme je l’écrivais [dans la note d’intention du dossier de presse] ça n’a pas vieilli, ça génère encore et ça inspire encore. Tous les mecs du hip-hop ont samplé Hair, je crois que c’est un des skeuds qui ont été le plus samplés, les mecs qui rappent aujourd’hui ne savent même pas qu’ils ont du Hair dans leurs skeuds. C’est ça qui est incroyable. C’est partout et on retrouve des airs, des petits passages… En fait c’est très moderne encore, ça n’a pas bougé. Le mec qui a écrit ça est un génie. Après, ce que ça raconte dans le film, ok, c’est une histoire de hippies, « no war » etc, il y a la mode vestimentaire, la guerre du Vietnam, c’est attaché à cette époque. Mais je pense que le message est le même dans toute culture et dans tout mouvement aujourd’hui. Tu peux le faire n’importe où, tu peux le revisiter tout le temps. Je pense que ça ne vieillira jamais. (À Mystic :) Tu en dis quoi, toi ?

M. : Carrément. Mais même, c’est lié à notre société de consommation… Ce n’est pas que « flower power », quand tu écoutes vraiment les textes de la comédie musicale…

B. : C’est hardcore sur des trucs, hein ? Quand les mecs chantent « sodomy  », « masturbation  » en parlant de cul, aujourd’hui tu sors un truc comme ça, ça ne passe plus en radio. Et musicalement c’est très intéressant, le rythme suit la musique, la musique suit le rythme, la mélodie… C’est chaud à jouer, c’est dur à tordre, mais ça nous fait vraiment bosser. Et puis au niveau du chant, c’est super chaud, ça part bas, ça monte très haut, il faut des chanteurs. Et là, pareil, tu ne peux pas tellement le twister, tu es obligé d’être un peu fidèle. Mais c’est vraiment excellent. Et puis on a plein de chanteurs qui défoncent, ça va être super sympa. Alors on manque un peu de temps, on manque un peu de thune, parce qu’on est avec des étudiants, mais avec ce qu’on a, c’est vraiment cool. C’est un super challenge.

Et justement, je suis un peu revenue sur ma vision de Hair. Je pensais que c’était un truc de hippies, non, ça ne l’est pas. C’est bien plus que ça. Alors chacun son époque, il y avait les hippies, aujourd’hui on n’est plus des hippies. Mais je trouve qu’il y a une régression en général aujourd’hui en société : on ne peut plus rien faire, plus rien dire, tout est censuré. Et tout est politiquement correct, tu n’as même plus besoin d’être censuré parce que les gens ferment leur gueule d’eux-mêmes. Donc finalement ça nous tire un peu les oreilles de rebosser là-dessus, ça me fait assez kiffer de dire « Ah oui, quand même les mecs là-bas ils se sont révélés ». Alors qu’aujourd’hui on ne dit plus rien. Et puis on se rend compte que les gens sont super endormis aujourd’hui. Alors évidemment, on est entre deux guerres, il n’y a pas de guerre en France. Mais du coup les jeunes s’endorment, je trouve. « Réveillez-vous, nom de Dieu ! » On fait de la musique, nous, du coup.

M. : Mais déjà, faire de la musique, c’est un acte de militantisme aujourd’hui.

B. : En France, oui, faire de la zic, c’est super compliqué. Et de prôner le fait que tu veux faire ça et en vivre, c’est déjà pas mal.

Comment vous êtes-vous retrouvés impliqués dans le projet ? Béatrice, tu avais déjà travaillé avec le metteur en scène Nicolas Bigards sur une adaptation d’American Tabloid de James Ellroy ?

B. : J’ai bossé avec Nicolas Bigards sur le premier American Tabloid dans les Chroniques, comme ce qu’il fait avec les étudiants aujourd’hui. C’était hyper bien, j’ai bossé avec Dimi Dero qui est un autre acolyte avec qui je fais de la zic aussi, qui est un super mec, super zicos et super pote, on avait fait la musique pour les Chroniques. Et j’avais joué dedans par hasard, je devais jouer de la musique et puis je me suis retrouvée sur scène en train de jouer un rôle. C’était vraiment mortel, j’ai adoré. Le fait d’être sur scène, je me suis rendu compte que c’était presque ça qui me fait le plus bander. J’aime la scène, les néons, le son… Et puis cette espèce d’émotion immédiate de la scène avec le public, donc c’est encore au-delà de la musique parfois.

Et du coup, après, j’ai fait American Tabloid avec les pros, donc avec des mecs qui bossent, des comédiens qui ont fait le Conservatoire National. On rejoue encore deux fois American Tabloid à la fin de la semaine, à Pontoise, ce sont les deux dernières. C’était en décembre, on a joué une semaine, dix jours, sur la grande scène de la Maison de la Culture de Bobigny. Ce n’était pas du tout comme les Chroniques, c’était un autre trip, intéressant aussi. Pareil, je chante, je joue une espèce d’ange de la mort… Ça revient souvent, ça. Et puis maintenant on fait Hair, et je pense qu’on aura d’autres projets avec Nicolas Bigards, c’est un peu mon partenaire de glisse. (rire) Non, mon partenaire de glisse, c’est Mystic Gordon. Nicolas Bigards, c’est un peu notre nouveau partenaire de route, on bosse pas mal avec lui et j’ai encore du chemin à faire avec. On s’entend bien, très bien.

Pour Hair il y a des comédiens, des danseurs, des musiciens, quel est le dispositif scénique et quelle place y occupez-vous ?

B. : Il y a Nicolas Bigards, résident artiste metteur en scène de la Maison de la Culture, les comédiens dont il s’occupe de dernière année de conservatoire de théâtre, les professeurs du conservatoire de chant lyrique et jazz, et Canal 93, les résidents (donc nous) et Allan [Houdayer] et les zicos d’ici.

M. : Qui sont élèves aussi dans les ateliers de musique que propose Canal 93.

B. : Donc il y a tous les mecs de la culture de Bobigny qui se sont serré les coudes pour monter ce projet. C’est un joli projet solidaire. Nous, on a fait l’adaptation musicale. Lui, il a bossé avec Allan, les mecs qui font la musique. Moi, je faisais le lien entre eux, les comédiens qui font les chœurs et les chanteurs qui bossaient aussi avec leur prof de chant, parce que ça n’a pas été facile de réunir trente personnes d’un coup pendant quelques mois. Et là, on se retrouve enfin à Canal 93 sur la scène avec des techniciens qui sont là pour bosser avec nous, et maintenant qu’on a la technique on va pouvoir allier nos forces. Les mecs qui connaissent leurs morceaux, ceux qui connaissent leur chant, d’autres leurs chœurs, et Nico qui nous fait aussi bouger dans l’espace.

Et puis moi, je suis dans les chœurs, je suis avec tout le monde, avec les comédiens, avec les chanteurs, je me fonds un peu dans la masse, j’ai mes chansons comme eux ont les leurs. Je chante « Black Boys », « Ain’t got no » qu’avait repris Nina Simone, qui est un medley de deux chansons de Hair : « Ain’t got no » et « I got life »… J’ai plutôt repris la chanson de Nina Simone, que je préfère, et puis par clin d’œil aussi. Sinon je fais les chœurs avec les autres. Je me fonds dans la masse, parce que Hair, c’est l’histoire d’une tribu, donc il n’y a pas vraiment de leader. Il y en a quand même un ou deux qui sortent du lot parce qu’il fallait un Berger, et puis Gabriel qui fait Bukowski. Mais sinon il y a un mélange et j’aime bien ça. Nico est fort pour nous faire faire ça.

On parlait de tatouages tout à l’heure, vous avez joué l’an dernier au Mondial du Tatouage, invités par Tin-Tin ?

B. : Oui, c’est un vieux pote, Tin-Tin, je le connais depuis que j’ai dix-sept ans. Il m’a tatoué mon dragon qui va du genou au sein quand j’avais dix-sept, dix-huit ans. D’ailleurs il faut que j’aille le voir pour mon nouveau tatouage, j’ai un bras gauche à faire. Qui ressemble un peu à la pochette d’Aether, dans le même style.

D’ailleurs, cette pochette évoque l’imagerie du tatouage, avec ces motifs végétaux et animaux.

B. : C’est un peu fait pour, oui. C’est Gro Fab qui l’a dessinée, un super pote à nous. C’est un extrêmement bon illustrateur, son truc s’appelle Les Fleurs du Bagne. Il est tatoueur maintenant, depuis peu. On se rapproche encore du tattoo mais ça nous correspond bien, la peau, le tatouage, c’est un peu notre créneau aussi. On voulait des totems, etc, et il avait envie de faire un truc pour Demi Mondaine qui pouvait ressembler à mon univers. C’est lui qui a proposé ça. Je voulais un truc un peu japonisant mais pas japonais, avec des codes qui ne sont pas des codes. Donc au lieu de faire une geisha pour faire une demi mondaine, on a fait une gitane – enfin en l’occurrence ce n’est plus trop une gitane, c’est plutôt ma tronche, mais à la base c’était une gitane. Après il l’a revisitée pour que ça colle plus à Demi Mondaine. On dirait un peu une espèce de déesse grecque de profil. Il y a un corbeau, un hibiscus à la place d’un lotus, un serpent, une panthère à la place du tigre… Ça fait un peu tatouage old school début du siècle et aussi un peu japonisant, mais ça ne l’est pas. J’adore cette pochette. C’est vrai qu’on s’éloigne un peu du rock’n’roll basique. Tant mieux. C’est un peu plus chic, j’aime bien comme ça.

Vous jouez Hair sur trois dates la semaine prochaine (26 au 28 mai), ensuite il y a le concert de la Boule Noire le 19 juin, qui est le concert officiel de sortie d’album ?

B. : Oui, c’est ça. On en a fait un premier à Canal 93 le jour de la sortie, donc il n’y avait que des potes, des gens qui nous connaissent déjà, pas ceux qui ont écouté récemment l’album. Là, l’album sera sorti depuis un bon mois, les gens l’auront un peu dans les feuilles, c’est toujours plus cool de pouvoir chanter les paroles des chansons que tu vas écouter en concert. Donc 19 juin, la Boule Noire.

D’autres dates annoncées ?

B. : Une soirée surprise. Il faut suivre, ça va finir par se savoir. Soyez connectés. Mais même l’idée de la soirée surprise, c’est aussi pour faire un teaser pour la Boule Noire et retrouver nos potes. On va l’annoncer à la dernière minute. Mais il faut acheter les places pour la Boule Noire, je crois qu’il n’y en a plus beaucoup, et puis c’est sur réservation.


Dans le dossier de presse de Hair, vous parlez de plusieurs projets : un Ep de reprises avec Marco de Treponem Pal, une adaptation de la bande dessinée Color Book avec Dimi Dero, un disque en anglais.

B. : Marco, c’est un copain, on a fait deux titres avec lui : « Cherchez le garçon » et « Some velvet morning ». C’est eux qui font la zic et nous on pose dessus. On a un projet sur le long terme, tranquille. Quand on se voit, on a toujours envie de faire de la zic ensemble parce qu’on est copains, en plus on va sur leur trip un peu dark, new wave indus. On arrive, ils ont déjà fait le son, lui pose ses grattes et moi ma voix. Donc ce sont les précurseurs du truc, on est des guests. Mais c’est vraiment intéressant. Musicalement, ça nous emmène ailleurs.

Color Book, c’est ce que je bosse avec Dimi Dero, sur des monstres, et je pense bosser avec Nicolas Bigards aussi sur ce projet, en faire plus ou moins un spectacle vivant, je suis au piano, Dimi à la batterie… Et puis trouver un petit concept autour de ça avec un illustrateur. Un projet parallèle assez chouette, qui est très drôle en plus.

Et puis un album en anglais, on en parlait tout à l’heure. On a commencé à écrire sept chansons, on est partis à Berlin bosser avec Toby Dammit qui est producteur et batteur, qui est le batteur d’Iggy Pop depuis sept ans et qui habite Berlin. On aimerait bien faire un nouvel album avec lui et puis le tourner avec notre groupe, mais rien qu’en anglais et faire un truc un peu blues soul crado. Ça nous va super bien et on s’est éclatés.

M. : On a fait nos sept démos et après c’est un peu en stand-by, parce qu’on n’a pas de thunes et qu’on continue nos trucs.

B. : Il faut qu’on s’occupe d’Aether, un peu. Il faut qu’on tourne bien Aether avant de partir sur… Mais ça nous ressemble aussi. Ça ne dénote pas de ce qu’on a déjà fait. C’est une suite logique. On est juste un peu trop pressés, on va y aller doucement.

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publié par le 22/05/14