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publié par benoît le 26/09/10
Björn Yttling
- Je n’ai pas la recette du succès

Depuis le succès de Young folks, l’une des productions suédoises les plus largement diffusées depuis Ace of Base (!), Björn Yttling (le Björn de Peter Björn & John) est un producteur que l’on s’arrache, à Stockholm comme ailleurs.

Rencontre dans son tranquille home-studio stockholmois, qui accouchera dans quelques mois d’un sixième opus du trio. Entre le protools et un vibraphone, on essaye de mettre le doigt sur ce fameux son suédois.

Qu’est-ce qui se passe en ce moment dans ce studio ?

On met la touche finale au nouvel album de Lykke Li, le premier single devrait sortir d’ici trois semaines. Et on termine doucement le prochain Peter Björn & John, prévu pour début 2011.

J’imagine que Young folks a constitué un tournant pour le groupe ?

Oui, après ça on a passé beaucoup moins de temps à Stockholm et beaucoup plus aux Etats-Unis ! J’ai un appartement à New-York maintenant, je noue pas mal de contacts professionnels là-bas, et quand je suis ici c’est vraiment pour me détendre. On ne joue plus beaucoup en Suède, juste une poignée de concerts par an. Etre en Suède, c’est un peu comme... je sais pas... être en Suisse ! Ca n’est plus très important pour nous, on se concentre sur les USA et l’Angleterre.

Vous l’aviez senti venir, ce succès ?

Hm, quand c’est sorti je me suis dit que ça allait bien marcher sur P3 [la radio musicale publique suédoise], et puis ça a commencé à marcher en Angleterre, en Espagne, et puis aux Etats-Unis... Là ça commençait vraiment à nous dépasser, on est allé tourner aux Etats-Unis - et une fois qu’on y est allé, on veut y retourner ! L’album suivant, Living thing, a bien marché aussi, même s’il était illusoire de réussir aussi bien, quoique l’on fasse. Je n’ai pas la recette du succès. Pour ça il faut que tu demandes à Max Martin ! [le producteur d’Ace of Base]. Il a l’air de bien connaître le sujet ! Mais nous ce qu’on fait, c’est de l’indie-pop, ça n’a pas vocation à avoir un succès énorme. Donc on ne peut pas considérer l’absence de "tube" comme un échec. On est heureux comme ça, ça peut nous arriver encore, mais ça ne nous changera pas. C’est comme Edwyn Collins, il a eu un tube, mais il est resté Edwyn Collins.

C’est un peu comme gagner au loto...

Oui, sauf que nous on avait trouvé le ticket dans une poubelle ! Et ça prenait des proportions affolantes de jour en jour... "Oh, aujourd’hui on est numéro 1 en Australie ! Ah, ok."

C’est peut-être même devenu un peu gênant par moments ? En France par exemple, ça s’est retrouvé dans des pubs, ou comme jingle météo à la radio...

Ah oui ! Mais au début on était partant, on s’amusait qu’il soit utilisé dans une série anglaise racontant l’histoire d’adolescents obèses essayant de perdre du poids par exemple. C’en était presque absurde. En fait on disait oui à tout, sans penser que ça prendrait de telles proportions. Du coup quand on avait dit oui à quelqu’un, on ne pouvait plus vraiment dire non aux autres... On a essayé de refuser quelques pubs dégueulasses pour des banques, mais en même temps on venait de dire oui à Budweiser, tu vois... Et puis on ne se rendait pas forcément compte de tout, notre maison de disques était très secrète sur les chiffres, c’était assez malsain. Mais toutes ces pubs, je ne les voyais pas souvent, je ne regarde presque jamais la télé. Par contre, beaucoup de gens ont dû souffrir !

Votre succès a beaucoup joué en faveur de la Suède, et a attiré l’attention des oreilles américaines.

Oui, c’est assez rare qu’un "tube indé" devienne un tube tout court, touche le grand-public et continue à plaire au public plus underground. ça a lancé un peu une mode, des gens comme Jens Lekman, Lykke Li, Shout Out Louds, The Knife se sont retrouvés avec leur musique dans des pubs ou des séries américaines. Et les groupes américains commencent à copier un peu ce "son" suédois si j’ose dire. The Drums par exemple, ils ont un peu ce côté minimaliste de la pop indé suédoise.

En studio à Stockholm avec Sarah Blasko - © Sarah Blasko

Comment tu le définirais, ce "son suédois" ?

Hm... Bon déjà, d’un strict point de vue musical, il y a des différences assez essentielles entre la musique européenne et la musique américaine. Particulièrement au niveau rythmique. Les goûs et les habitudes en matière de batterie sont assez différents des deux côtés de l’Atlantique. Bon, il y a quelques batteurs américains qui "sonnent européens", comme Steve Shelley de Sonic Youth. Leur jeu est moins lourd, moins massif. Mais c’est aussi dans le son. C’est moins "large" en Europe, les batteries sont plus fines. Après, il y a une différence entre l’Angleterre et la Suède, où les batteries sont encore plus petites. En Suède, c’est assez mécanique, ça sonne souvent comme une boîte à rythmes. Pas très loin du Krautrock allemand. En France, l’approche est souvent plus jazz. Mais là je ne parle vraiment que de la batterie. Et si on écoute le groupe The Drums justement, ils ont un peu un jeu de batterie suédois, assez minimaliste. C’est vraiment très bon de ce point de vue-là, et ils ont quelques chouettes sifflements aussi !

...et tu sais de quoi tu parles !

Ouais ! [rires] Donc voilà, il y a sûrement d’autres similarités, mais sans rentrer dans la formule chimique de la musique, la plus évidente pour moi, c’est la batterie.

J’écoutais El Perro Del Mar en venant ici, et je me disais que ça pouvait définir assez bien le son suédois, particulièrement le dernier album "Love is not pop" : il y a cette mélancolie mêlée d’insouciance.

Oui, c’est exactement ça !

C’est assez triste, mais il y a une lumière au bout du tunnel.

Exactement. C’est vrai qu’on essaye de faire ça tout le temps, ce genre de trucs "doomy-gloomy", "happy-clappy", sort of "crying at the discotheque" thing. Je pense qu’on le fait exprès, en fait. On retrouve ça aussi en Angleterre, chez les Pet Shop Boys, New Order... Depeche Mode. De la musique triste sur laquelle on peut danser. Et tout ça a vraiment cartonné en Suède.

Et maintenant il y a un véritable son électro en Suède, avec Lykke Li et surtout Fever Ray.

Absolument. Fever Ray, grandiose. Le style est très fort. Et ça marche bien aux Etats-Unis. Les musiciens commencent à s’y référer en studio, à Los Angeles ou New-York, genre "je voudrais ce son, un peu à la Fever Ray". Et aujourd’hui en Suède, beaucoup de groupes mélangent électronique et sons acoustiques.

Tu travailles comme producteur avec des artistes américains aussi ?

Oui, j’ai écrit quelques chansons pour différents artistes américains, par exemple Primal Scream ou Lissy Trullie, donc c’est pratique d’avoir un pied-à-terre à New-York ! Mais Lissy Trullie est venue ici deux fois pour que l’on compose ensemble. Elle a super voix, assez proche de celle de Chrissie Hynde. Je travaille avec des anglais aussi, mais dans le milieu il n’y a pas vraiment de frontières, on ne prête pas vraiment attention à "qui est suédois, qui est américain" etc... En ce moment je travaille aussi avec deux suédoises, Lykke Li et Lisa Miskowsky, en réalisant entièrement leurs albums respectifs. Mais j’ai pris une plus grande part dans la composition, on compose vraiment ensemble maintenant.

Et avec Peter & John, c’est différent ?

Oui, on a tendance à composer chacun dans notre coin, et à assembler les différents morceaux pendant les répèts’. Mais quand l’album est fini, on peut vraiment dire qui a composé telle ou telle chanson.

C’est quoi une bonne chanson pour toi ?

Hm... Je sais pas (...) Une bonne chanson, au sens de matière à produire, est une chanson qui sait où elle va. Enfin je veux dire que je comprends où elle veut aller ! Elle a les bons vêtements, une certaine façon de marcher. Ou alors, elle est assez forte pour fonctionner quels que soit les atours que je lui donne. Donc il faut en quelque sorte que ce soit une chanson qui croit en elle. Parce que si elle a besoin de trop grandes béquilles, c’est peut-être qu’elle n’est pas si bonne... Donc souvent, j’essaye de la déshabiller au maximum, par exemple juste en la fredonnant a cappella, pour arriver au squelette et en trouver le swing intrinsèque.

D’autres projets ?

On a parlé de monter un studio collaboratif à Stockholm avec Pontus Winnberg de Miike Snow [l’homme qui a écrit Toxic pour Britney Spears] et Nille Pernéd [producteur du groupe suédois Kent]. Un grand studio de 500 m², sur plusieurs niveaux. Mais je ne sais pas du tout quand ça va pouvoir se faire. Bientôt j’espère !

- propos recueillis à Stockholm le 24 septembre 2010 -

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publié par benoît le 26/09/10