accueil > articles > zooms > Shannon Wright

publié par vinciane le 05/10/02
Shannon Wright - goûtez au poison
goûtez au poison

furie

amateurs de voix lisses, de mélodies feutrées et délicates, s’abstenir d’urgence... mais vous qui avez le goût du risqué, du décalé et de l’agité, serez sans doute aucun happés par la furie wright. présentée au public français en mars 2001 par ses amis de calexico avec qui elle a enregistré plusieurs reprises, shannon wright cloue sur place un public parisien déconcerté, intrigué ou encore révulsé. pas de quartier avec la miss wright, ses deux couettes sont aussi révélatrices de son caractère de sale gosse que de son âme impulsive et désarmante.

inconnue chez nous encore il y a 18 mois, elle vole aujourd’hui la vedette aux artistes qui on la comparait volontiers lors des premières écoutes. Au café de la danse en mai 2002, pour son cinquième passage parisien en un peu plus d’un an, elle éclipse en effet cat power pourtant tête d’affiche des femmes s’en mêlent. son énergie débordante et sa désinvolture savante ont tôt fait de renvoyer chan marshall au rang d’enfant de choeur. d’autant que la miss chan s’est nettement assagie, mais c’est là une tout autre histoire

tripes

venue présenter la réédition de son troisième album, perishable goods, shannon wright préfère survoler sa discographie, des titres moins connus de maps of tacit, aux extraits de dyed in the wool, l’album qui l’a révélée au public français. et jamais elle n’oublie, en toute bonne gamine qu’elle est, de terminer son set par une reprise de la berceuse des smiths, "asleep". sur scène, la miss livre ses tripes et ses grimaces, tantôt rageuse, tantôt capricieuse, courbée au dessus de son clavier ou déhanchée à la guitare. au café de la danse, elle ne revient d’ailleurs pas sur le perishable goods, dont la version d’"hinterland", seul morceau du disque figurant sur la setlist, ressemble davantage celle du dyed in the wool.

car shannon est une artiste qui se remet sans cesse en question, multipliant les versions de ses compositions. Il est étonnant de constater chez shannon wright, et bien au contraire de la règle générale, que la tendance est, au fil des albums, l’exacerbation d’une âpreté toujours plus sensible, toujours plus blessante. Si le morbide est depuis toujours une constante des paroles, la musique s’en ressent toujours plus et le chant en accentue l’effet. son premier album solo, flight safety, bien moins malsain que les suivants, reflète l’enfant curieux mais encore timoré. il est souple, les mélodies sont douces, la voix est fluide. le potentiel est pourtant déjà perceptible sur des titres comme "all these things", où la voix s’emballe, ou encore "yard grass", qui laisse présager des cyclones scéniques à venir

fiel

la transition avec le deuxième album, maps of tacit, se fait par le morceau "heavy crown", sage sur le premier et revisité ici avec une fougue aussi acerbe qu’affirmée. sur cet album, shannon se révèle et semble se trouver, elle compose et interprète des morceaux étonnamment matures et violents par rapport flight safety. on ne compte plus les titres phares de ce concentré d’énergie, de "ribbons of you" lancinant, entêtant, "the hover is ajar", où le piano traduit le fiel des reproches assénés par une batterie légère et accusatrice. impossible de ne pas remarquer l’ahurissant "pay no mind", titre forcément antinomique sur lequel, colère, shannon wright hurle comme une sale gosse qui veut être entendue et qu’il est impossible de faire taire. ce "pay no mind", qui résonne comme un appel de détresse, est un condensé 100% pur wright. si vous n’aimez pas ce titre, passez votre chemin.

la chronologie fait ensuite intervenir le perishable goods, enregistré au printemps 2001. l’édition reste confidentielle aux états-unis, à peine mille copies sont mises en circulation. en France, il ne sera réédité que fin 2001, a posteriori du dyed in the wool. des sept titres qui le composent on retiendra un apaisement, sensible sur le "familiar settings", où le piano et la guitare se mêlent sans s’opposer, où la voix est plus fluide, plus féminine. les titres du perishable goods sonnent comme une invitation, un appât un piège ? la fausse tranquilité du "hinterland", qui ouvre l’album, recèle déjà un constat désabusé ("i shall feel nothing, i shall be rinsed"). souvent interprété en concert, le "i started a joke" des bee gees, version soft & sour, trouve naturellement sa place dans un album nuancé et plutôt en marge des autres productions de la demoiselle.

autodestruction

l’enchaînement avec l’album suivant, dyed in the wool, se fait ici sur deux titres, "hinterland" et "the path of least persistance", repris tout en puissance sur le dernier album en date. mis en son par steve albini, dyed in the wool, dont l’enregistrement a suivi de près celui du perishable goods, marque un retour aux orchestrations plus violentes, aux cordes martelées et la voix déployée. on y retrouve une version d’"hinterland" immdiatement plus mordante et dissonante que sur perishable goods. sur scène, la montée en puissance du titre sera exploitée au maximum, le rythme doublé et la voix expulsée. il est manifeste chez shannon wright que les morceaux sont en maturation constante, qu’ils finissent par livrer tout leur suc lorsqu’ils sont interprétés selon l’humeur expressive de leur génitrice un peu en dessous du maps of tacit, le dyed in the wool porte un nouveau coup. à chaque plage, shannon frappe fort là où ça fait très mal, voix insidieuse ("vessel for a minor malady"), guitare assassine ("you hurry wonder"), compositions déconstruites ("the sable"), rythmique destructrice ("dyed in the wool"). on souffre avec elle et on en redemande, qu’elle pousse dans l’autodestruction et qu’elle continue, on n’espère pas mieux.

brèche

étrange sensation que de jouir du malaise des autres, de jubiler musicalement face une souffrance aussi évidente. mais c’est parce qu’elle aura réussi faire de son propre masochisme un acte de partage que shannon wright laissera béante une brèche de nos tourments les plus intimes. cathartique, la discographie de shannon wright est le meilleur poison de ces deux dernires années.

Partager :

publié par le 05/10/02