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publié par Mélanie Fazi le 05/02/17
Robi + Maissiat + Arlt + Arno Calleja - Trois soirées musicales à la Maison de la Poésie
Trois soirées musicales à la Maison de la Poésie

Voilà quelques mois déjà que la Maison de la Poésie ouvre régulièrement ses portes à des artistes de la scène musicale francophone que nous suivons et défendons dans nos pages. Le lieu nous est rapidement devenu familier et accueillant, de son entrée cosy où les discussions se prolongent après les concerts à ses deux salles aux ambiances radicalement différentes. La grande avec ses sièges confortables, ses jeux de lumière superbes et son obscurité de salle de cinéma ; la petite dont l’espace plus intime et les murs de brique évoquent les sous-sols de bars réservés aux concerts, et où se crée une impression de proximité qui renforce le trouble de certains moments.

Casser la dynamique

Ces « concerts littéraires » et autres cartes blanches données aux musiciens sont intéressantes à deux titres. Le premier est la possibilité ainsi offerte de casser la stricte dynamique des concerts pour proposer quelque chose de nouveau et de surprenant à partir d’une matière familière. Chansons et lectures y alternent dans des formes chaque fois différentes, laissées au libre choix des artistes, qui apportent chacun une proposition toute personnelle. Même le jeu des applaudissements est chamboulé ; parfois ils tardent à apparaître et gagnent en ampleur au fil du spectacle, parfois ils se taisent jusqu’à la fin, nous laissant suspendus à ce qui se joue sous nos yeux. Le deuxième aspect marquant de ces soirées tient au dialogue fécond qui s’y noue entre musique et littérature, ce qui s’y dévoile d’échos et de renvois, et ce que les artistes y révèlent de leur travail, de leurs influences ou de ce qui les émeut dans l’œuvre d’écrivains contemporains ou plus anciens.

Robi et Sylvia Plath : l’aveu d’un même effroi

Nous avons, ces dernières semaines, assisté à trois spectacles, dont l’un à deux reprises. Ce fut d’abord Robi conversant avec l’ombre de Sylvia Plath, cinquante-quatre ans après le suicide de la poétesse américaine. Rencontre au-delà de la mort et peut-être d’autant plus forte par cette raison même ; « Nous ne nous serions pas mieux rencontrées autrement », lui dit Robi en substance. La forme choisie était troublante, tant les deux voix se mêlaient et se répondaient sans que la limite entre l’une et l’autre nous apparaisse clairement. Rien ici de l’arrogance qui transparaît parfois lorsqu’un artiste prétend s’approprier l’œuvre d’un autre ; plutôt l’aveu d’une fragilité commune, d’un même effroi face à l’absurdité de l’existence, face à l’envie troublante parfois de ne plus être. On devinait entre les lignes cette résonance magnifique qui se produit quand un texte littéraire, soudain, semble parler à vous seul.

Les chansons interprétées dans de belles versions dépouillées en duo avec le guitariste Valentin Durup y trouvaient une dimension nouvelle, comme éclairées dans leurs thématiques par les extraits de poèmes qui les précédaient. Un vertige véritable naissait de ce dialogue où les deux voix s’imbriquaient avec une même franchise absolue face à l’incertitude ; cette franchise qui nous saisit régulièrement en voyant Robi sur scène, entière et brute, sans apprêt, avec sa présence et sa voix, qui faisait résonner ce soir-là les mots d’une autre. Et ces chansons que nous connaissons par cœur (« Être là », « Le chaos », « Cherche avec moi ») redevenaient soudain comme neuves, fourmillant d’échos inédits. Le spectacle nous aura, à plusieurs reprises, saisis à la gorge tant il nous renvoyait à nos propres questionnements.

Maissiat autour de Grand amour : correspondances littéraires et amoureuses

Ce fut plus tard Maissiat proposant une soirée autour de la genèse de son deuxième album Grand amour et les correspondances littéraires qui l’ont nourri. Des trois spectacles, ce fut le seul à reposer sur une mise en scène travaillée. Maissiat y alternait des passages lus ou racontés, assise derrière une table à la lumière d’une lampe, d’un côté de la scène, et les chansons interprétées à l’autre bout, derrière un micro, en compagnie de ses deux musiciens (Kenzo Zurzolo, Julien Ribeill). Si l’on avouera avoir été nettement moins touchés par Grand amour que par son prédécesseur, les chansons de l’album trouvaient dans ce contexte une dimension nouvelle, qui nous a rappelé avec une forme d’évidence ce qui nous avait parlé dans l’univers de Maissiat, dans ses textes et dans sa voix, à la découverte de Tropiques en 2013. Les lectures convoquaient tour à tour Duras, Robbe-Grillet ou Pierre Louÿs (l’auteur des Chants de Bilitis qui donnent leur titre à la plus belle chanson de Grand amour). Les lectures s’articulaient autour de deux grands axes : le thème de l’amour qui est central sur cet album et les échos, hasards et autres rencontres littéraires qui ont donné vie à ces chansons.

Si les extraits de textes étaient plus clairement présentés et délimités que lors du concert de Robi, un trouble similaire nous saisissait parfois, lorsqu’on ne savait plus très bien où s’arrêtaient les mots des écrivains et où commençaient ceux de Maissiat ; on se laissait alors cueillir par une phrase, une idée saisie au vol. Sa voix nous aura d’ailleurs surpris par son assurance et sa justesse dans les lectures, exercice délicat s’il en est. C’est d’ailleurs le point commun de ces trois spectacles : la façon dont tous les artistes incarnaient les textes jusque dans leur corps et leur posture, la distance toujours parfaite qu’ils conservaient avec les mots, la juste cadence pour ne pas perdre le spectateur. Le concert connut vers la fin un moment de véritable étrangeté difficile à retranscrire avec le recul ; on se rappelle des jeux d’ombres, de sons et de lumières, une silhouette sans tête se détachant sur un rideau, une impression de distorsion, de basculement, de perfection de l’instant.

Arlt & Arno Calleja : l’embarras des OVNIs

Si le concert donné par Arlt et l’écrivain Arno Calleja était plus proche de celui de Robi en termes de nudité et d’absence de de mise en scène, le fond n’aurait pu être plus radicalement opposé. On ne s’attendait pas, en entrant dans la salle ce soir-là, à rire autant. Que Sing Sing et Eloïse Decazes aient été tentés de confronter leur univers à celui d’Arno Calleja n’aura étonné personne, tant les correspondances sautaient aux yeux. Un même sens du décalage et de l’incongruité, une même manière de troubler vos émotions en allant chercher le rire dans la noirceur et la beauté dans l’absurde, ou l’inverse, on ne sait plus très bien. Textes et chansons se répondaient parfois par un élément précis (un cheval, un enterrement), parfois par une tonalité plus générale. Il fut question de sexe et de mort, de souvenirs d’enfance, d’un atterrissage d’OVNI vécu comme un grand moment d’embarras, de bébés qui viennent au monde en n’étant pas très fiers, de scènes d’amour drôles et pathétiques à la fois.

La présence scénique d’Arno Calleja, toujours sur le fil et de plus en plus habité à mesure qu’il déroulait les mots, ajoutait à l’intensité du moment. Le chant non amplifié contribuait à une impression d’intimité et de grande proximité, particulièrement lorsque Eloïse Decazes s’avançait dans le couloir séparant les rangées de sièges. On retiendra, parmi les moments forts, une lecture par Eloïse d’un extrait de La Performance d’Arno Calleja, auquel elle insufflait le degré de décalage parfait pour révéler toute la drôlerie du texte, suscitant l’hilarité générale du public et celle de Sing Sing réfugié dans un recoin de la scène. Une heure jubilatoire et sans temps morts à laquelle succéda une éloquente explosion d’applaudissements.

Passeurs d’autres voix

Cette dernière soirée faisait partie d’une carte blanche régulière proposée par Arlt, après une première soirée en novembre dernier avec l’écrivain Christophe Manon. D’autres devraient suivre un peu plus tard. Nous ne saurions trop vous conseiller, dans l’intervalle, de surveiller de près le programme de la Maison de la Poésie. Il se joue dans ces rencontres entre musique et littérature quelque chose de vivant et de réjouissant qui dévoile de nouvelles facettes chez des artistes dont le travail nous est familier, et leur permet de jouer le rôle de passeurs vers des univers et des voix que nous n’aurions peut-être pas découverts autrement.

Maison de la Poésie, Passage Molière, 157 rue Saint-Martin, 75003 Paris. http://www.maisondelapoesieparis.com/

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publié par le 05/02/17