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publié par Mélanie Fazi le 19/06/15
Liesa Van der Aa - "Trois personnes différentes qui sont moi"
"Trois personnes différentes qui sont moi"

On était assez émus, pour tout vous dire, de recroiser Liesa Van der Aa deux ans après notre première interview. Ne serait-ce que pour pouvoir évoquer la dernière fois que nous l’avons vue sur scène, lors d’une époustouflante première partie d’Arno sur la scène de l’Olympia, et lui dire de vive voix toute notre admiration pour ce monstre d’album-concept qu’est WOTH : un triple CD inspiré par le mythe égyptien de la pesée du cœur, qui explore trois facettes d’une personnalité à travers trois styles musicaux différents.

On se retrouve dans une brasserie proche de la Maison de la Radio, où Liesa vient de participer à l’émission « Des aventures sonores » sur France Musique. Toute l’intimidation qu’on peut éprouver face à sa musique originale et ambitieuse s’efface sitôt qu’on se trouve face à Liesa elle-même, adorable et radieuse comme toujours. La simplicité avec laquelle elle se prête à l’interview contraste avec l’insondable mystère de cet album hors norme – l’un des grands disques de 2015, on ne le répètera jamais assez.

Pourquoi t’es-tu intéressée à ce mythe égyptien de la pesée du cœur ?

Au début, j’ai voulu faire un album-concept avec trois styles, trois états de l’être, trois styles de musique complètement différents. Et pour moi, l’histoire de la pesée du cœur et du Livre des Morts ressemble un peu à la philosophie du jugement aujourd’hui. J’ai voulu essayer d’utiliser ce livre qui est un guide de vie. Ça m’intéressait de l’utiliser car quand quelqu’un meurt, il passe devant le dieu Osiris et les 42 juges qui décident s’il doit aller au ciel. Le concept de ce triple album, c’était d’essayer d’être trois personnes différentes qui sont moi pour faire une sorte de recherche, mais aussi de créer une structure dans ma vie pour comprendre les jugements aujourd’hui sur Facebook, ou avec tes amis, tes parents, le monde entier, d’avoir un chemin très honnête et très conséquent. C’est pour ça que j’ai utilisé cette histoire.

C’est un mélange intéressant car pour évoquer des thèmes contemporains (tu parles de Facebook, de l’époque actuelle), tu reviens à des choses très anciennes (les mythes égyptiens).

J’ai justement utilisé la présence des 42 juges et aussi celle de Thot, qui est le scribe ou le greffier, comme celui qui écrit ce que tu dis quand tu dois t’expliquer devant le juge. Et quelque part, Thot, c’était moi, parce que je ne crois pas qu’il y ait un dieu. J’ai utilisé ces éléments anciens parce que je trouvais ça chouette, mais j’ai essayé de situer l’histoire aujourd’hui. Par exemple les 42 juges, et j’espère qu’on l’entend aussi dans les compositions, ce sont des enfants, des gens très vieux, parfois ils jouent une pièce vraiment contemporaine et parfois plus ancienne. Ils sont vraiment inconséquents. Et ça, pour moi, c’est le monde d’aujourd’hui, où tout le monde dit tellement de choses différentes et où il n’y a pas un système ou un dieu qui me dise : « Liesa, ça c’est juste, ça c’est mal ». Ça ne m’intéressait pas de ne travailler qu’avec ces éléments anciens car je vis maintenant. Alors j’en ai pris quelques-uns pour les placer dans le monde d’aujourd’hui, pour moi-même.

C’est ce que tu dis dans le livret, où tu parles d’un projet « créé à une époque de chaos moral dans un monde où règne la cacophonie ».

Oui, c’est ça. Je l’ai écrit parce que c’était très difficile à expliquer. Mais c’est ça, « moral chaos ».

Comment as-tu travaillé sur cette séparation en trois parties, ces trois « états de l’être » et ces trois styles musicaux ?

Quand j’ai réfléchi à cette première partie sur le « cœur trop lourd », je voulais parler de l’envie de tout contrôler. Je veux contrôler le monde, créer mon propre chemin. C’est une démarche un peu égoïste. Et solitaire aussi, parce que cet album-là, je l’ai enregistré toute seule en studio avec Boris [Wilsdorf, producteur de l’album]. Les deux autres albums sont enregistrés avec beaucoup de gens mais sur celui-ci, il n’y avait que moi. Alors j’ai eu envie de réfléchir sur le monde, sur moi-même, sur l’envie de contrôler le monde, et c’est mon chemin.

Mais à la fin, le juge vient me chanter une pièce un peu réconfortante. On en a discuté avec le compositeur de la chorale, je lui ai dit que ça devait être quelque chose de plus doux car c’était un chemin conséquent et un chemin solitaire. Je n’ai rien fait de mal à personne. Et c’est là l’inconséquence du jugement pour moi, car ce n’était pas une belle personne dans la première partie, mais c’est aussi quelqu’un de fort, tout n’est pas négatif.

Sur chacun des trois albums, tu présentes une facette de sa personnalité qui a ses avantages, mais qui est aussi un piège. Sur le premier album, il y a ce morceau très fort, « On Health I », avec ce refrain, « Need to be stronger, I’m weak », qui résume vraiment bien le premier chapitre.

C’est très cool que tu dises ça, parce que cette chanson est aussi la conséquence d’être comme ça : « I need to do this, I need to do that, I need to write it down »… (mime l’impression d’être écrasée, submergée) D’être quelqu’un de très structuré, mathématique, mais aussi stressé. Dans la deuxième partie, c’est exactement le contraire. C’est un monde où l’on oublie sa propre valeur. Tu vis dans un monde qui t’absorbe comme si tu n’avais aucune opinion, il n’y a rien, ni l’amour, ni l’amitié… Dans la deuxième partie, ce sont des mélodies très belles, qui font un peu penser au LSD… Je n’ai jamais pris de LSD, mais c’est comme un monde que tu regardes et qui t’absorbe. Tu le regardes mais tu t’oublies toi-même.

C’est beau et c’est intéressant de s’oublier, mais c’est aussi dangereux. Comme dans la chanson « Sweet Dreams » [de Eurythmics], « Some of them want to use you, some of them want to be used by you »… Il y a des gens qui t’utilisent comme ça. C’est un monde très beau, très harmonique, un petit peu trop harmonique, vraiment kitsch, et c’est pour moi la dramaturgie musicale de cet album, un monde très beau mais où l’on plane. Et à la fin, il y a cette chanson sur Lucy, « On Names », « My name is Lucy », c’est une chanson sur une fille qui devient adulte et qui a décidé de se jeter dans la mer, peut-être de se suicider. Alors c’est aussi un peu dangereux car à ses yeux, elle n’existe pas dans le monde. Pour moi, toute cette deuxième partie est au bord du suicide. Dans la première partie, on choisit la vie, mais dans la deuxième, on renonce à la volonté de survivre.

Sur chacun des albums, les chansons portent les mêmes titres (« On Health », « On Names », « On Shadow » etc) mais ne racontent pas la même chose.

Ça aussi, ça vient du Livre des Morts. Chaque personne a six âmes : l’âme du nom, l’âme du cœur… L’idée, c’était aussi de prendre une âme trois fois pour montrer les différences entre les trois styles musicaux, mais aussi le contenu.

Tu as non seulement utilisé un style musical différent sur chaque album, mais aussi des instruments différents pour chacun…

Oui, par exemple, il y a quand même des dogmes. Sur le premier album, c’était du violon et de l’électronique. Le deuxième, c’était du baroque et des ambiances sonores, beaucoup de cordes, violon, violoncelle, des instruments baroques… Pas d’électronique je crois, enfin parfois, mais justement pour ces ambiances sonores. Sur le troisième, c’était un groupe, parce que la troisième partie parle d’un équilibre qui n’est pas idéal, quelque part entre les deux mondes, et pour moi c’est de la musique pop comme celle qui passe à la radio et que tu n’entends pas vraiment. C’est le son d’un groupe avec basse, batterie, guitare, qui reflète un peu le style Velvet Underground, Nico, quelque chose de chouette mais que tout le monde connaît. Tout le monde se dit : « Ah c’est cool, c’est une chanson cool. » J’entends beaucoup dire que la première partie est très difficile… Mais il y a aussi beaucoup de gens qui l’aiment. La deuxième est la préférée de mes parents. La troisième était la plus facile pour la radio.

À propos de la troisième partie, le thème est davantage le fait de vivre avec les autres, en communauté. Le personnage ne dit plus « je » mais « nous ».

C’est aussi difficile à expliquer en français. Sur un plan musical, on va un peu plus vers la pop qu’on entend à la radio, et l’album parle de choses qui t’arrivent et qui ne sont pas importantes mais qui sont sympa. Et dans le texte, on parle toujours avec « we ». Sur les deux premiers albums, c’était toujours « I, I, I, I did it, etc », et sur le troisième, c’est « we » et tous les membres du groupe chantent avec moi. Et ça, pour moi, ça veut dire que nous sommes tous ensemble, que nous ne sommes pas tout seuls. Alors c’est chouette, nous ne vivons pas dans la solitude, mais c’est aussi un peu ennuyeux.

Comme dans ce texte du troisième album où l’on fait pousser des roses sur les toits (« On Shadow III ») : on a l’image d’une petite vie rangée mais ennuyeuse.

« We’ll live in this city from now on », « War is where the TV is »… On ne vit pas la vie, on se laisse vivre… Et par exemple, « We plant roses on our roofs », il n’y a pas de jardins, il n’y a pas de forêts, on vit dans la ville avec beaucoup de trafic, avec beaucoup de gens et on a vite peur. La chanson dit aussi : « The few people we love will have to knock twice, that’s what we love them for ». Ça veut dire que les gens qui ne frappent qu’une fois, on ne les connaît pas… Ce que je voulais dire, c’est : on va le faire, ce n’est pas génial, ce n’est pas mal, mais on va le faire, et on va le faire ensemble.

Combien de temps t’a-t-il fallu pour imaginer et enregistrer ce projet ?

Une année. Et beaucoup d’argent – le mien. Trois mois pour l’enregistrer, deux mois pour l’écrire, et ensuite j’ai monté un spectacle avec beaucoup de musiciens, une chorale, et ça m’a demandé quatre mois pour le préparer et refaire des compositions pour le jouer live. Alors oui, au total, je crois que le projet a pris une année.

Puisque tu parles du spectacle qui a été joué sur scène, quand on écoute cet album, on a presque l’impression qu’il est conçu comme un spectacle. Il y a une forme de mise en scène dans la musique, avec notamment les jugements à la fin de chaque chapitre, c’est presque structuré comme un spectacle.

J’espère qu’on peut aussi écouter la musique pour elle-même. Mais oui, absolument. C’est un concept, et je voyais beaucoup d’images pendant l’enregistrement et l’écriture. Avec Troops aussi, c’était un peu comme ça, mais Troops n’est pas un album-concept, je voyais juste des images… Et je vais refaire des albums plus simples comme celui-là. Mais je ne regrette rien par rapport à WOTH. Je suis très fière du voyage. Quand j’ai commencé ce projet, je me suis dit : « je vais faire un album conceptuel ». Mais je crois que maintenant, j’en suis à un point où je décide de faire d’un côté des spectacles, peut-être de la musique pour le théâtre, et de l’autre des albums, ce sont deux choses différentes. C’était important pour moi d’essayer WOTH, c’était très important de le faire mais aussi de voir que je peux créer deux mondes, ou trois mondes, ou quatre mondes, ce n’est pas nécessaire de tout mettre, toutes ses idées, dans un seul projet. Et puis ça coûte aussi très cher. Mais c’est cool, je suis très fière.

C’est assez audacieux, à une époque où tout doit aller très vite, de créer un album qui demande à l’auditeur de la patience et du temps.

Oui, c’est une forme d’affirmation. Mais je crois que je vais perdre la partie. Je suis déjà en train de la perdre. Je veux créer du temps pour regarder les gens, les amis, les amours, il faut créer du temps pour ça… Et peut-être ne jamais faire de jugements, parce que je trouve que c’est dommage. Quand je parle avec toi, ce serait dommage de rester sur une idée négative et de ne jamais pouvoir se parler, parce qu’une personne n’est jamais une seule facette, ou deux, ou trois, mais tellement de choses à la fois. Et c’est génial aussi de faire des découvertes dans le monde, de découvrir des villes, ou des gens, pour moi c’est important de créer du temps. Et j’aime le théâtre aussi parfois… j’aime aussi le spectacle, James Bond, j’adore. Mais pour moi-même, j’aime faire des choses qui demandent du temps. Et je sais que ça va à l’encontre du monde d’aujourd’hui.

C’est peut-être d’autant plus important de le faire dans ce contexte.

Je ne sais pas. Je ne suis pas très optimiste pour le monde. Je dois avouer que quand j’entends la radio et quand je discute avec des gens du monde de la musique, tout le monde me dit que c’est quelque chose de tellement difficile… Alors ce n’est pas seulement une manière de me positionner contre, je ne me dis jamais « je vais faire quelque chose de difficile », jamais, mais j’ai le sentiment qu’il se passe quelque chose d’étrange et que ça demande du temps. Mais je suis moi, et voilà, et je trouve que c’est vraiment nécessaire de prendre le temps.

Et c’est aussi « anti moi », parce que je suis quelqu’un de vraiment stressé. J’ai eu trois années où je travaillais tellement que j’en suis arrivée à un point où je me suis dit : « Liesa, ça ne marche pas, je ne suis pas contente, je suis tout le temps stressée, nerveuse, je ne prends pas le temps de penser. » C’est aussi un combat contre moi-même.

Était-ce intimidant de te lancer dans un projet aussi vaste et aussi ambitieux ? Est-ce que tu as eu peur de ne pas y arriver ?

Non, c’est bizarre, mais non. En cours de route, j’ai changé des choses, parce que je sentais que certaines idées étaient trop ambitieuses. Et il y a aussi plus d’idées. Mais heureusement, j’ai aussi laissé beaucoup d’idées de côté. Non, il n’y avait que la question du temps qui soit intimidante. J’avais un budget et vers la fin, en studio, on travaillait toute la journée, toute la nuit. C’était cool aussi de travailler à Berlin, de partir là-bas. J’avais loué un appartement et donc il fallait bien finir. Mais il n’y a pas eu de moment où je me sois dit : « Oh là là, je ne vais pas y arriver… » Non, c’est vraiment bizarre. Et il m’arrive de changer des choses quand je me dis que ça ne va pas aller, que ce n’est pas intéressant, là je les vire.

Pour en revenir aux mythes égyptiens, les trois chapitres utilisent des extraits du Livre des Morts. Soit en anglais, soit en égyptien ancien pour l’un d’entre eux.

Oui, dans la chorale. On chante en anglais mais aussi en égyptien ancien. Et on a fait des recherches très chouettes avec des professeurs, on a fait une traduction du néerlandais parce que je voulais dire certaines choses. Mais seulement dans la chorale, parce qu’elle représente le monde extérieur, et quand je chante, c’est le monde intérieur et je veux chanter en anglais. Comme les juges ne sont pas vrais, qu’ils viennent du Livre des Morts, c’était vraiment nécessaire de le chanter en égyptien, mais aussi en anglais parce qu’ils sont un peu comme moi.

En Belgique, tu as présenté un spectacle avec une mise en scène très élaborée. Est-ce que tu comptes tourner avec une formule plus réduite ?

Oui, j’ai un trio en ce moment. Vraiment cool. Mais ce n’est pas un concept, ce n’est pas un théâtre musical, c’est vraiment un concert. J’espère jouer dans des clubs. En créant WOTH pour une scène théâtrale, j’ai découvert que c’est un monde très différent du circuit des salles pop rock. Je joue encore en solo mais aussi en trio avec une pianiste et un batteur, et c’est cool, on s’amuse bien. Mais c’est encore un show live différent du solo et du « grand » WOTH. Il y a déjà trois versions.

Trois versions, un trio, trois albums… Tout marche par trois.

Oui, c’est vrai. (rires) Je crois que pour le moment, ça suffit. Mais c’est cool, il faudra que tu le voies. Et le grand show aussi. Peut-être à Montreuil… J’ai des contacts à Montreuil mais aussi à Paris pour des festivals d’été… On verra bien.

Photo : Mélanie Fazi.

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publié par le 19/06/15