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publié par Mélanie Fazi le 21/06/17
La Canaille
- 11.08.73
11.08.73

Ce n’est pas tous les jours que Le Cargo, plutôt porté généralement sur une ligne pop-rock au sens large, s’aventure à chroniquer du hip-hop. La faute à une connaissance plus que fragmentaire du domaine – la culture de votre matelote s’arrête, à peu de choses près, au Wu-Tang Clan et ignore presque tout du paysage francophone actuel. Seulement, notre route a croisé celle de La Canaille, et La Canaille nous a parlé. Nous a transportés, même, de concerts grisants en écoutes répétées de l’album La Nausée. C’est donc en toute candeur, mais avec de grandes attentes, que nous avons reçu ce 11.08.73 et que nous allons tenter, la fleur au clavier, de lui consacrer quelques lignes. Sans contexte, sans historique du genre ni vocabulaire adéquat, sans pouvoir discerner ce qui est old school de ce qui est novateur, mais pour dire simplement ce qu’on entend s’y jouer. Car La Canaille, cette fois encore, nous a parlé.

Nuit d’été mythique

À propos d’historique du genre, c’est aux sources que revient le premier single, qui donne son titre à l’album et se veut un hommage au pionnier Kool Herc qui créa le hip-hop dans les rues du Bronx un soir d’août 1973. Sans doute le morceau le plus immédiat, le plus épique en tout cas, un moment d’euphorie totale, bouffée d’oxygène au cœur d’un album à la tonalité plutôt sombre par ailleurs. Un morceau qui parle d’une nuit de fête et en arbore les couleurs acidulées, qui en transmet la transe. Longeant les rails et les tours du 18ème par une chaude nuit d’été avec ce son-là dans les oreilles, en calant notre pas sur ces beats impérieux et ce flow contagieux, il suffirait de peu pour se croire transporté à cette mythique soirée du Bronx. Ces quatre minutes de joie pure, on en ferait bien notre improbable tube de l’été. La success story est belle et narrée, comme les autres morceaux, d’une plume magistrale à coup de rimes qui font mouche.

La beauté des chants

Le morceau annonce une thématique qui s’esquisse au fil des écoutes. S’il est question ici de violences policières (« Sale boulot »), de misère sociale et de vies dans l’impasse, des promesses mielleuses d’une « République » mensongère à la morale douteuse, un autre fil conducteur émerge peu à peu. C’est peut-être « Parler aux inconnus » qui le résume le mieux : un bel hommage aux chants, ceux qui nous ont nourris, ceux qu’on offre à son tour, et le lien qu’ils permettent de créer entre les hommes. Ces chants qui « ne changeront pas la face du monde, c’est sûr », mais qui rendent la vie un peu plus belle, un peu plus supportable. « On fait du bruit comme un besoin criant d’élévation », entend-on un peu plus loin. Une forme de profession de foi qui ne peut que résonner chez nous. Car c’est la même pulsion, finalement, le besoin de partage et de transmission, qui nous pousse à parler ici des musiques qui nous habitent et nous chamboulent, qui nous sont essentielles, de ces voix inconnues qui semblent ne parler qu’à nous et tout savoir de nos vies.

Le quatrième morceau sur ce thème, qui clôt l’album, est sans doute le plus poignant : « Accalmie », une merveille qui dit en trois minutes le désespoir d’une vie perdue et la douceur de la musique qui agit comme un baume. Contrepoint parfait de « Parler aux inconnus », le morceau adopte la voix de Sofiane, ouvrier paumé dans une vie sans issue qui rédige une lettre pour remercier l’artiste dont les rimes l’ont touché. Un morceau qui bouleverse comme pouvait le faire « Encore un peu » sur La Nausée ; la cadence lourde semble figurer la mélasse dans laquelle s’englue la vie de Sofiane, et la dernière phrase nous serre immanquablement la gorge à chaque écoute.

La plume épique

On ne saurait parler d’un album de La Canaille sans s’attarder sur les textes de Marc Nammour. Ils sont peut-être, en dehors de la puissance scénique du groupe, ce qui nous a marqués dès la première rencontre. C’est simple : on voudrait tout citer, les phrases qui claquent, les rimes virtuoses, les mots qui sonnent, la rage et la douceur, la dénonciation, la compassion. Le genre de plume qui vous rend humble et vous laisse pantois d’admiration. Flow assuré, langue de conteur, et un talent réel pour poser un personnage et raconter une vie en quelques phrases. Un véritable don, aussi, pour incarner les sans-grade auxquels il prête sa voix. On y croyait, sur l’album précédent, à la détresse du retraité d’« Encore un peu » qui voyait approcher la mort. Tout comme on croit ici au désespoir de Sofiane et à sa gratitude, au malaise du collégien qui sombre malgré lui dans la violence sous l’influence de la bande qu’il fréquente (« Rôde avec l’équipe »). Il y a dans ces textes un souffle épique, un regard caustique et désabusé sur le monde qui nous entoure, une véritable empathie pour ceux que la société laisse au bord de la route.

C’est pour décrire la forme musicale de cet album que l’absence de culture évoquée nous désarme le plus. Que dire sinon que ça chante à nos tripes – ça coule, ça pulse, ça frappe au plexus. Sur les meilleurs moments, les ambiances se font cinématographiques (« Parler aux inconnus ») ; tout semble fusionner au point qu’on peine à dissocier les fils, basses grondantes ici, cadences tribales ailleurs, percussions sèches et précises, guitares et claviers lancinants. On sait seulement que c’est un bonheur de se laisser porter par ces beats-là, tour à tour implacables et sinueux, et de les laisser parler au corps. Ici et là, d’autres voix (Mike Ladd, Lucio Bukowski, JP Manova) s’invitent pour partager les chants, les peindre d’autres nuances, les ouvrir sur le hors-champ.

Lumière et empathie

On pourrait décrire 11.08.73 comme un tableau complexe où chacun percevra, selon ses attentes, ses goûts musicaux, sa sensibilité, certaines couleurs plutôt que d’autres. Il y a matière à y distinguer différentes dimensions. C’est dans la plus lumineuse et empathique qu’il nous a touchés au cœur, dans son hommage à la beauté des chants qui nous transportent. « 11.08.73 », « Parler aux inconnus », « Rôde avec l’équipe », et « Accalmie » toujours, « Accalmie » surtout – l’immersion en vaut la peine rien que pour ces quatre-là. Voilà pourquoi, une fois encore, de plume ébouriffante en cadences imparables, de rage froide en portraits poignants, La Canaille nous a parlé. Et comme Sofiane, on prend la plume à notre tour pour dire notre gratitude à ces voix d’inconnus qui ont su nous atteindre.

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publié par le 21/06/17