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publié par gab le 01/04/10
Julien Pras
- Southern kind of slang
Southern kind of slang

Fallait-il être sacrément inconscient ou résolument prétentieux, ou les deux, pour oser aller titiller sans complexes Elliott Smith sur ses terres ? Ces mêmes terres qu’il abandonnait en 2003 et qui restaient inexorablement en friche depuis, tant la location s’avérait exorbitante musicalement. N’était-il pas impossible de retrouver la magie de ce mariage hors normes entre légèreté et gravité, entre arpèges et mélodies ? Elliott Smith ne s’y était-il pas lui-même brûlé les ailes et le reste ? Vous l’aurez compris, c’est un pari quasiment impossible à tenir dans lequel Julien Pras (aussi membre du groupe Calc) se lance avec son premier album solo Southern kind of slang. Et si l’histoire ne tranche pas entre inconscience et prétention, une chose est sûre à l’écoute de l’album, la surprise est là, cela faisait bien longtemps qu’on n’avait pas croisé musicien si talentueux.

agencement

Et du talent il en fallait, du courage aussi (tout dépend de la dose d’inconscience me direz-vous) pour s’attaquer ainsi à un mythe. Dieu sait pourtant s’il était risqué de s’aventurer si près du style d’Elliott Smith, de ces arpèges lumineux, de ce doublage de chant si caractéristique, de cet héritage Beatlesien transformé. Il fallait oser et accessoirement il fallait aussi s’en tirer convenablement sous peine d’accusations hystériques en tous genres. Or non seulement Julien Pras s’en dépêtre, mais mieux, il s’en sort avec les honneurs. Et c’est avec une décomplexion à toute épreuve qu’il enrichit même l’univers d’origine mélodiquement et musicalement. Visiblement la friche lui convenait, le coin était sympathique, il y a construit sa maison. Certes, l’édifice est un peu brinqueballant par endroits, l’agencement des pièces un peu grandiloquent à d’autres ("Evil horns") mais globalement la baraque tient très bien debout et se laisse visiter et revisiter avec énormément de plaisir. La preuve, on squatte la chambre d’amis depuis un bon mois maintenant et on n’a pas prévu de la libérer de si tôt.

illustre

Il faut dire aussi que notre homme possède des atouts certains pour l’aider dans sa quête : un sens mélodique très poussé vous l’aurez compris, des facilités d’exécution guitaristique indéniables mais aussi une voix (non sans rappeler celle d’Elliott Smith justement) et une maitrise de celle-ci tout à fait exceptionnelles. Ca fait beaucoup pour une seule personne on vous l’accorde mais ça ne suffit pas non plus à faire un bon album. Pour l’âme du disque, il a donc convoqué son illustre prédécesseur et s’est inspiré de ses techniques de composition, d’enregistrement et de chant ; en bon alchimiste il a su retrouver les alliances susmentionnées tout en faisant, très bon choix, pencher la balance plutôt du côté de la légèreté. à ceci il a ajouté le petit supplément personnel d’orchestrations sobrement étoffées et toujours justes, ainsi que quelques morceaux bienvenus qui s’éloignent un peu plus du modèle comme "Confortably stranded", "Evil horns" (même si celui-ci s’en éloigne tellement sur la fin qu’il se perd un peu) ou l’extraordinaire "The sweetest fall". Car s’il faut à l’auditeur une ou deux écoutes pour se détacher un peu de l’ombre omniprésente du mentor Smith, une seule en revanche suffit (en l’occurrence dans le cadre du calendrier de l’avent musical de Vicious Circle fin 2009) pour être renversé par ce morceau.

configuration

Outre les qualités de son auteur, l’atout majeur du disque est là, dans ce morceau fantasque, enlevé, rafraîchissant, entêtant. Un morceau en bonne place personnelle pour le titre de meilleur morceau de l’année avec sa musique sautillante, son gimmick de guitare éblouissant, sa ligne de chant originale et pour couronner le tout, son refrain majestueux qui ferait fondre le plus tatoué et mélancolique des chanteurs américains suicidés de ces dix dernières années. En un titre aux influences pleinement digérées, à l’apport personnel énorme, Julien Pras transcende le genre. Une digestion impeccable et un franchissement de cap qui nous font espérer une suite plus personnelle, toute aussi -et sans doute plus- enthousiasmante car si la question de l’inconscience ou de la prétention disparait face au talent, reste l’atout majeur de l’artiste cette fois, l’absence totale de complexes d’un musicien ayant les moyens de ses ambitions. Une configuration terriblement prometteuse qui, on ne vous le cache pas, nous fait frémir d’envie.

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publié par le 01/04/10