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publié par Mélanie Fazi le 03/12/15
Arlt - "Une recherche d’ivresse et de titubation"
"Une recherche d'ivresse et de titubation"

Dès qu’on envisage l’interview comme une tentative de dialogue plutôt qu’un exercice promo obligatoire, la question du moment et du feeling devient primordiale. On avait eu envie de cette rencontre avec Arlt bien avant la sortie de Deableries, mais quelque chose nous retenait. La même hésitation qu’on avait pu éprouver au départ face à leur musique lorsqu’elle se dérobait encore à la chronique. À la sortie de l’album, et malgré notre enthousiasme, l’intuition n’était pas encore là ; nous avions donc attendu.

Puis est survenu l’un de ces moments qui transforment le rapport qu’on entretient avec un groupe. Un concert intense, indescriptible, vécu dans un contexte on ne peut plus particulier, quatre jours à peine après les attentats du 13 novembre. Un concert dont l’énergie avait continué à nous porter dans le chaos des jours suivants. Le déclic s’est produit dans son sillage : le moment de tenter cet entretien était venu.

Ce dernier lundi de novembre, on retrouve Sing Sing et Eloïse Decazes dans un bar à vin où ils ont leurs habitudes, alors qu’ils rentrent tout juste d’une intervention dans un collège. La discussion s’emballe assez vite et déborde de l’heure allouée au départ. Le discours qu’ils y déroulent est passionnant jusque dans ses hésitations : pointu mais jamais aride, réfléchi et spontané à la fois, toujours teinté d’ironie et entrecoupé de plaisanteries dès que pointe la crainte de sombrer dans la prétention. Ils y témoignent d’une grande franchise et d’un vrai souci de répondre au mieux aux questions soulevées.

Au moment de repartir, on se réjouit d’avoir enfin demandé cette interview longtemps repoussée, mais aussi d’avoir attendu le moment adéquat, celui où la rencontre pouvait vraiment avoir lieu. On y verrait presque l’écho de ce que décrit Eloïse des mille petits détails qui influent sur le déroulement d’un concert : une interview se nourrit elle aussi, à un degré bien moindre, du lieu, du moment et des humeurs qui les traversent, à l’image de cette « maison ouverte aux quatre vents » à laquelle elle compare l’expérience de la scène.

Vos albums précédents, Feu la figure et l’album avec Thomas Bonvalet, allaient de plus en plus vers des choses déstructurées ou qui étaient, en tout cas, assez déroutantes pour l’auditeur. On aurait pu s’attendre à ce que vous partiez encore plus loin dans cette direction, mais Deableries paraît étonnamment paisible, plus posé et plus doux dans son ambiance.

Sing Sing : Oui, on a souhaité faire un album plus accueillant. L’idée n’était pas d’aller dans une surenchère d’expérimentation, et puis on a tendance à ne pas considérer la discographie comme une ligne droite qui devrait suivre une trajectoire, c’est-à-dire que chaque album n’est pas nécessairement à prendre comme une évolution par rapport au précédent mais comme un moment seulement.

Et donc il n’était pas question non plus de faire à l’inverse du précédent, mais à un moment de défaire les enjeux, de retourner les questions. L’idée n’était pas de faire un truc plus accueillant pour faire plaisir aux gens mais de se poser la question de la façon dont on peut continuer à accueillir de l’étrangeté dans une forme plus familière et a priori, je dis bien a priori, plus confortable. À un moment, il n’est pas question qu’on situe trop bien la bizarrerie et qu’on n’entende plus que ça. Au bout d’un moment, devenir le groupe qui cherche toujours à dynamiter ces formes, ça devient une forme de répétition, de stéréotype et d’effet de signature qu’on tenait à éviter.

Du coup, la bizarrerie va plutôt se loger soit dans de petits effets de structure, soit beaucoup dans les paroles. Dans une chanson comme « L’enterrement », on retrouve cette caractéristique de votre musique qui est de ne pas savoir précisément quelle émotion on éprouve face à une chanson. Elle est très belle, plutôt mélancolique, jusqu’à cette dernière phrase qui retourne la situation (« Rappelle-moi simplement de qui est-ce l’enterrement. ») L’étrangeté se loge plutôt dans des détails.

Eloïse : Au moins dans des formes… Tu parlais d’étrangeté, je ne sais pas si c’est un détail parce que c’est assez fondamental aussi, ce dont tu parles. Après, en tant qu’interprète principale de cette chanson, c’est mon ressenti aussi d’être dans des émotions indéfinissables et changeantes, et du coup on arrive aussi à jouer sur la répétition, il y a le premier couplet, le deuxième, le troisième, les phrases se répètent et elles n’ont jamais tout à fait l’air de dire la même chose, comme si la lumière baissait…

Sing Sing : Ou montait, selon les cas. Mais je crois aussi que l’étrangeté de ce disque est moins définissable en soi. Je pense qu’il est moins bizarre ouvertement mais toujours aussi étrange. Déjà, confronter quelqu’un comme Mocke et quelqu’un comme Thomas Bonvalet – qui n’auraient à mon avis jamais eu l’idée de travailler ensemble s’ils ne s’étaient pas rejoints là précisément pour nous, qui sont deux personnages, deux individus, deux olibrius qui ont une approche extrêmement différente –, l’idée de les rassembler est une idée étrange en soi. L’idée de faire jouer Thomas sur des formats quasiment pop est une étrangeté en soi. C’est moins un contrepied par rapport à ce qu’on attend d’une chanson, mais c’est fait de mille menus contrepieds quand même.

Et je pense que le climat de l’album, qui est un climat très contradictoire encore une fois, qui a une météo a priori très solaire et qui est en même temps un album assez voilé… J’ai mis du temps à m’apercevoir que c’était un album aussi triste et vénéneux. Quand je l’ai écrit, j’ai eu l’impression d’écrire un album très joyeux, réellement.

Eloïse : Après, ça dépend aussi de qui est l’auditeur, quel est son regard sur la chanson, comment ça traverse les événements. Une même chanson, depuis qu’on la chante, pour certaines de celles qui sont sur le disque ça fait deux ans, trois, et je sais que moi-même je les vois complètement… Vraiment, oui, un jeu de lumière qui les change beaucoup. Après, je ne sais pas si c’est important de le préciser mais l’album avec Thomas Bonvalet est quand même à part dans la discographie. C’est moins un album de Arlt qu’un album de Arlt et Thomas Bonvalet.

Sing Sing : C’est autant un album de Thomas Bonvalet que de nous. C’est vrai que comme les chansons sont des chansons de Arlt on a tendance à le situer dans la discographie de Arlt plus que dans sa discographie à lui. Alors qu’en fait il y est quasiment compositeur, ce qu’on oublie parce que nos chansons existaient déjà avant, mais il y a une superposition de son univers de compositeur un peu abstrait et de nos chansons, et c’est ça qui opère dedans. Thomas, sur un album de L’Ocelle Mare, tu le vois utiliser des choses qu’il a récupérées, l’orgue à bouche etc, et il joue des chansons de Arlt comme d’un instrument de sa palette. C’est un album où à la fois Thomas est un déconstructeur ou un désarrangeur de nos chansons, et à la fois nos chansons sont un instrument de récupération à tordre pour lui comme il le fait en général.

Cet album, en soi, c’est un peu une mine antipersonnel dans le discours théorique qu’on peut avoir sur Arlt. Ce n’est pas tout à fait une parenthèse, c’est une fugue, une rencontre. Et sur Deableries, la place de Thomas ne prend pas la suite de l’album précédent. La rencontre qu’il opère là est presque plus avec Mocke. Tout d’un coup on a confronté leur vision d’un arrangement et d’une présence au sein d’un truc plus collectif.

Comment s’est passé le travail avec les deux à la fois ? Ce sont deux démarches très différentes, et même deux sons très différents selon que vous jouez avec l’un ou avec l’autre.

Sing Sing : Finalement plus simplement qu’on n’aurait pu le penser. En fait on a commencé pendant la tournée avec Thomas.

Eloïse : C’est vrai qu’étrangement, on a commencé les nouveaux morceaux avec lui, parce qu’il y a deux morceaux sur l’album avec Thomas qui se sont retrouvés sur Deableries.

Sing Sing : Et l’année où on a tourné avec lui, on a petit à petit inclus les nouvelles chansons dans le répertoire Arlt/Thomas Bonvalet, et après on a fait des répètes avec Mocke par ailleurs sans Thomas.

Eloïse : Ils habitent quand même l’un à Bruxelles, l’autre à côté de Madrid.

Sing Sing : Donc on avait les versions des répétitions enregistrées sur un Zoom avec Thomas et avec Mocke, on les envoyait les uns aux autres et ça s’enregistrait comme ça. On a fait deux jours de répètes à Paris tous les quatre pour la première fois et on est partis enregistrer. Chacun a travaillé dans son coin en sachant un peu ce que l’autre avait en tête, et après il y a aussi plein de choses qui se sont évidemment construites en studio en fonction les uns des autres. Mais ça s’est fait finalement assez naturellement.

C’était vraiment intéressant de vous voir jouer tous les quatre au Divan du Monde car ça change complètement la dynamique qui était en général un duo plus une autre personne qui accompagne ou dialogue. Là, il y avait deux axes et presque deux duos.

Sing Sing : Et même plus que deux duos, je crois. Les combinaisons sont même plus…

Eloïse : Du coup ça ouvre sur quasiment toutes les combinaisons possibles.

Sing Sing : Je crois que dedans s’organisent le duo qu’on connaît entre Eloïse et moi, le duo entre l’entité « Eloïse et moi » et Mocke, enfin je ne te fais pas tout le truc, mais aussi des formes de duos à l’intérieur des chansons entre Eloïse et Mocke spécifiquement et entre Thomas et moi. Il y a beaucoup de ce genre de variations.

Eloïse : Et entre Thomas et moi aussi. Je n’avais jamais senti autant que ça circulait à ce point. C’est ce qu’on se disait, on en discutait avec Sing Sing, que la présence de Thomas tout d’un coup, le fait qu’on soit quatre et plus trois, qu’il n’y ait plus ces deux entités Mocke ou Thomas et le couple très très fort, ça faisait que tout se mettait à dialoguer.

Sing Sing : On a construit ça comme une espèce de ballet ou de danse collective où tu te déprends, te reprends, je danse avec Eloïse puis je vais danser avec l’autre, je ne sais pas si c’est très clair mais il y a ce genre de circulation qui est beaucoup plus « circulante ».

Eloïse : Et leur place aussi sur scène. J’étais très heureuse de cette disposition car je les avais toujours dans le regard. Sing Sing moins, mais très proche de moi donc c’est plus de l’ordre du ressenti. Mais Mocke et Thomas, vraiment, quand je regarde le public devant moi, ça embrasse l’espace dans lequel ils sont, et je trouvais ça très évident et très agréable.

Sing Sing : C’est quelque chose que j’ignorais avant, je n’en avais pas une conscience aussi nette, mais je crois que jusque-là on a toujours été ou un duo ou un duo augmenté, et que c’est la première formule (même si le terme n’est pas très heureux) dans laquelle j’ai l’impression qu’on est un groupe. Nous, il y a des choses derrière lesquelles il faut qu’on s’efface aussi, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas du tout à notre service. Mocke est quelqu’un qui a une grande capacité à se mettre au service, il a cette grande modestie-là, mais là tout le monde a une place équivalente dans ce qui se joue sur scène. Je crois qu’il y a une vraie démocratie de jeu dans cette forme à quatre.

On parlait tout à l’heure de l’étrangeté plus subtile de l’album et de la façon dont la symétrie est parfois perturbée. J’aime beaucoup l’effet produit par « Piège à loups » qui apparaît deux fois, en ouverture dans une version raccourcie, puis en dernière position avec ce final instrumental qui part d’un coup dans quelque chose d’assez libérateur. Ce final rappelle beaucoup le Velvet Underground et « Sister Ray » en particulier, notamment de par sa place en fin d’album. Y avait-il un hommage conscient ?

Sing Sing : Non. Mocke comme moi, on est de grands fans du Velvet, et moi particulièrement de « Sister Ray ». Là, ça ne s’est pas du tout conçu comme ça. Ce n’était pas parti pour rester sur le disque, ce truc-là, c’est vraiment une jam qui est partie et qu’on a gardée en cours de mix. J’ai l’impression que de « Pièges à loups », la version miniaturisée du début, jusqu’à « Le ciel de Lille », l’album est très plein, très cohérent, comme un œuf, et que tout l’ADN un peu monstrueux et un peu étrange qui est très régulé, très ordonné, très agencé pour faire de cet album une forme pleine se libère dans le final de « Piège à loups » comme si on avait cassé l’œuf. L’album aurait pu s’arrêter sur « Le ciel de Lille » et être très cohérent, et là tout d’un coup ça me donne l’impression d’avoir cassé l’œuf et que tout l’ADN se répand, qui ressemble un peu au motif de la pochette d’ailleurs. Ce motif, j’ai tendance à y voir l’ADN de l’album qui se répand. La pochette est vraiment la résolution graphique de ce que j’entends dans cette partie instrumentale de « Piège à loups ».

Mais il n’y a pas d’hommage conscient à « Sister Ray ». Après, ça ressemble vite à « Sister Ray » dès que quelqu’un a une espèce d’électricité un peu revêche, cette pratique un peu free jazz dans une instrumentation électrique et d’obédience un peu rock’n’roll, c’est évidemment ce qui vient tout de suite à l’esprit. Mais ce morceau, « Sister Ray », me fait penser à d’autres trucs comme Henry Flynt qui sont aussi des influences du groupe. Mais c’était beaucoup plus inconscient que ça.

D’où est venu ce titre, Deableries ?

Sing Sing : Il est venu très concrètement de la quatrième de couverture d’un livre de Céline Minard qui s’appelle Les Ales, qui est le récit d’une chasse-galerie. (ironique) Je ne me suis pas contenté de lire la quatrième de couverture, hein, j’ai lu tout le livre. Mais sur la quatrième de couverture, elle parle du diable en l’orthographiant comme ça, ce qui m’avait intrigué.

Et le peu de recherches pas très consciencieuses qu’on a faites à ce propos nous ont amenés jusqu’au terme « deablerie », Le Livre de la deablerie d’Eloy d’Amerval, qui est un bouquin du XVIème siècle. Ce que je répète à chaque fois qu’on m’interroge, c’est que j’ai été trop cancre pour pousser la recherche, donc je ne sais toujours pas à proprement parler si ça veut dire « diablerie » en ancien français ou si c’est un genre littéraire qui s’appelait les « deableries », qui étaient des récits à propos du diable. Je ne sais pas si ça se prononce diablerie ou « deablerie ». Moi, j’essaie d’avoir cette ambivalence avec « diablerie », mais il est possible qu’on ne le prononce pas pareil, l’un et l’autre.

(S’ensuit une joyeuse digression impossible à retranscrire sur les différentes prononciations du titre.)

On parlait tout à l’heure de cette forme de perplexité que peut provoquer votre musique, pour reprendre un terme que vous avez utilisé en interview. Dans quelle mesure cherchez-vous à vous surprendre vous-mêmes ou à surprendre l’auditeur ?

Sing Sing : Avant même que tu aies terminé, j’allais préciser que cette perplexité nous concerne avant tout nous-mêmes. Il n’est pas question de manipuler l’auditeur. L’auditeur, de toute façon, tu as intérêt à ne pas y penser beaucoup pendant que tu travailles en amont. Dès l’écriture, dans les répètes en studio, les morceaux sont poussés jusqu’à ce qu’on ait réussi à éviter tout ce qu’on y reconnaît nous-mêmes. Ça rejoint la question de « Sister Ray » tout à l’heure : quand on a quelque chose de trop familier, qu’on a l’impression de marcher progressivement dans les pas d’un prédécesseur, on a tendance à essayer de tirer le fil un peu plus loin jusqu’à ce que la forme nous surprenne nous-mêmes.

Et ce n’est pas une provocation, c’est vraiment pour créer non pas un effet de sidération, parce que je n’aime pas provoquer de la sidération, mais une question. C’est aussi un truc d’adéquation entre le fond et la forme : ce sont des chansons qui parlent avant tout d’étonnement. L’énonciation est toujours du côté de l’étonnement, du point d’interrogation et de la surprise.

Ça provoque en tout cas quelque chose de très fort chez l’auditeur. C’est une des rares fois où, récemment, je me sois trouvée face à une musique dont je n’arrivais pas à décider dans un premier temps ce qu’elle me faisait ressentir. C’est aussi ce qui fait qu’on y revient.

Sing Sing : C’est une question que je me pose, pas depuis que je fais des chansons mais presque. Il y a une gamme de sentiments extrêmement balisée dans le domaine de la chanson, à savoir l’amour, la tristesse, la joie – la joie étant reconnue comme étant le plus difficile à traduire. Et donc c’est une question que je me pose depuis pas mal de temps, depuis Sing Sing en solo, qui est comment une chanson prend en charge aussi la peur, l’étonnement, l’hésitation. Et de là, tu te rends compte que quand tu veux rendre compte de l’hésitation dans une chanson, tu ne peux pas te contenter de mettre en scène un personnage qui hésite. Pour moi ce n’est pas un discours, une chanson, c’est rendre présent, faire apparaître quelque chose, créer une forme d’état. Pour parler de l’hésitation, on crée une forme hésitante.

Du coup, on peut se retrouver à éprouver des sentiments presque contradictoires face à une même chanson. C’est très frappant par exemple avec « Tu m’as encore crevé un cheval » sur Feu la figure. À titre personnel, parfois elle me fait vraiment rire, parfois je la trouve très touchante, et parfois je reste en arrêt devant l’étrangeté du texte.

Sing Sing : Je suis ravi que tu dises ça, moi je ne sais pas si c’est réussi quand on le fait mais c’est exactement le genre de choses que j’ai envie de ressentir en écoutant de la musique, en voyant un film ou en lisant un bouquin : avoir des sentiments contradictoires qui se superposent et qui, se frottant les uns aux autres, ont une espèce d’effet désorientant. Et encore une fois, quand je parle de désorienter, ce n’est pas pour faire le malin. Il y a le souhait, le rêve, l’espoir fou de révéler quelque chose, mais je ne sais pas quoi.

Faire des chansons, en fait, ce sont des quêtes plus ou moins patientes, sans but, d’aménagement de choses, en espérant que quelque chose d’un peu plus grand que nous survienne qui révèle quelque chose. Quelque chose de pas forcément fou, ça peut être de toutes petites révélations, d’un sentiment qu’on n’avait jusqu’ici pas réussi à répertorier, sur lequel on a du mal à foutre un nom.

Eloïse : Et parfois ce sont des choses sur lesquelles on n’arrive pas forcément à mettre des mots. Je sais qu’il m’arrive aussi d’espérer vivre ces relations-là quand je suis dans le public, mais ce sont des états de résonance. J’ai souvent de la peine à mettre des mots sur les choses que je peux ressentir, mais des états où tout se met à vibrer et que les choses deviennent plus sensibles.

Quand tu parles de ces émotions qui ont l’air presque contradictoires et qui passent les unes après les autres, pour moi c’est aussi un état de mise en résonance de choses. Moi, je ne formulerais pas forcément « Tiens, ça me rend triste » ou « Tiens, ça m’émeut comme ça », mais je sens que tout se met à vibrer et je reviens à cette histoire de lumière : la lumière change. Et quand je vis ça, que ce soit sur scène ou dans le public, c’est toujours quelque chose qui me touche.

En concert, certaines de vos chansons peuvent produire un effet très différent d’une fois sur l’autre, et c’est notamment souvent lié à l’interprétation d’Eloïse. C’est peut-être même encore plus net quand tu te produis avec Eric Chenaux. Pour prendre un exemple parlant, je t’ai vue interpréter une version de « La complainte du roi Renaud » extrêmement émouvante, et une autre totalement flippante. Ça peut vraiment passer d’un extrême à l’autre.

Eloïse : Ce n’est jamais quelque chose de volontaire. Mais c’est un rapport d’interprétation aussi… de tenter en tant qu’interprète, surtout pour ces chansons-là qui sont des chansons traditionnelles, de laisser toutes les portes ouvertes, comme une maison ouverte aux quatre vents, et de voir ce qui y passe. Après, ce qui y passe parle souvent de moi, le vent passe par la fenêtre, puis il re-rentre par la porte… Mais du coup, par rapport à cette chanson, ça dépend à quel moment elle arrive dans le set, ce qui s’est déjà passé, ce qui est passé par mes yeux, des choses que j’ai ressenties en regardant le public, de quoi se sont teintées les chansons d’avant…

Il n’y a jamais d’intention d’interprétation de ma part. Il y a des choses qui se discutent avec Sing Sing, particulièrement dans Arlt, le désir d’interpréter le moins possible et d’être le plus possible dans la musique, le moins possible dans la psychologie, voire pas du tout. On ne chante pas des chansons pour faire passer un message, on raconte des histoires mais ce sont plus des comptines, donc il n’y a pas de narration.

Et la façon dont l’histoire se raconte quand même, presque malgré nous, au cours d’un concert, c’est toujours lié à des choses comme l’espace, le temps, la température, savoir si par exemple j’ai très chaud ou s’il y a peut-être un bruit dans la salle, ou j’ai attrapé le regard de quelqu’un et ça a créé quelque chose chez moi, mais ce n’est jamais de l’ordre du sentiment, c’est juste une résonance au moment. Des fois c’est une résonance très chargée, et des fois c’est quasi « disparaissant ». Je sais que j’ai des interprétations des fois qui sont quasi translucides. Et des fois je suis juste mal lunée. (rires)

Sing Sing : Si je peux me permettre de rebondir, pas sur le « Roi Renaud » qui ne me concerne pas, mais je suis très attaché à essayer de fabriquer du présent, à écrire des chansons où les événements sont en train d’advenir. Toujours ce même principe d’étonnement : quand les oiseaux cassent, ils sont en train de se casser, quand on se retrouve dans cet enterrement, on se retrouve dans cet enterrement, on ne parle pas d’un truc qui s’est déjà passé sur lequel on a eu le temps de se poser des questions. Chaque chanson convoque du présent, convoque un événement dans ce qu’il a de purement jaillissant et de purement brutal, et les voix qu’on s’applique à habiter pour en rendre compte sont toujours soumises à leur force d’apparition à ces événements-là. Et quand quelque chose t’arrive dans la vie, au moment où il t’arrive, il crée cette forme de perplexité, on n’a pas eu le temps de faire appel à la raison pour en traiter les enjeux. Ce qui fait que la chanson une fois terminée, une fois écrite et validée par l’enregistrement, n’a pas encore dit tous ses secrets, même à nous qui l’écrivons.

Et ce caractère présent, qu’on réactive à chaque interprétation, on le reçoit et on le perçoit différemment à chaque fois. La même chanson, je vais me rendre compte sur scène de son caractère plus ou moins mélancolique, plus ou moins furieux, plus ou moins hébété. (À Eloïse :) Là je parle pour moi, je ne t’inclus pas dedans car je parle en mon nom, quand bien même je les ai écrites, je me dis : ah merde, cette chanson est plus triste que ce que j’imaginais, ou plus noire, ou finalement plus grotesque ou plus drôle que ce que j’imaginais. Donc je réagis sur scène à ce que je suis en train de découvrir à chaque fois de neuf dedans.

Dans une interview récente pour Libération, Eloïse parlait du fait de semer des objets sur scène et d’être constamment à deux doigts de se casser la figure. C’est une image assez parlante qui semble bien décrire votre démarche en général.

Eloïse : C’est quelque chose dont on a beaucoup parlé, du rapport à la recherche d’équilibre. Rien que le rapport entre Sing Sing et moi, puis la rencontre avec Mocke, j’ai l’impression que dans l’histoire de Arlt, tout parle de cette recherche d’équilibre improbable, et en même temps toujours avec le grand jeu d’essayer de trouver l’endroit où, avec une espèce de croche-patte, ou avec un petit pas d’écart… ou par exemple le grand amour qu’on a tous dans ce groupe pour les accidents et les petites erreurs, les choses qui font que tout d’un coup il y a des sorties de route, qu’on est obligés d’être très solidaires pour se rétablir.

Et du coup, effectivement, sur scène j’ai tous ces objets que je sème de façon aléatoire, toujours avec un parcours qui se présente à moi sur scène (il n’y a jamais non plus d’intention, c’est très instinctif), sur lesquels je trébuche plus ou moins. J’ai des soirs où je vais spécialement… pas me mettre en danger, je ne risque pas grand-chose, mais je sens que j’ai besoin de créer une tension qui émerge de la scène pour traverser le temps du concert. Des fois ce sont vraiment plus des objets qui vont être posés, qui sont presque comme des talismans, beaucoup plus protecteurs. Parfois ils ont un double usage. Je ne sais pas. On est peut-être même dans Arlt à la fois des talismans les uns pour les autres et à la fois ces objets sur lesquels on trébuche.

Sing Sing : Des mines antipersonnel, encore une fois.

Eloïse : Mais chacun les uns vis-à-vis des autres, il y a aussi cette espèce de jeu de tension, mais de jeu, où on se pousse un peu et après on saute avec les gens.

Sing Sing : Il ne faut pas prendre ça trop au sérieux non plus, c’est vrai que ce qui est intéressant, c’est aussi la dimension de jeu. J’ai lu souvent qu’on relevait le caractère très rituel ou soi-disant chamanique. J’insiste sur le fait qu’on n’est pas non plus avec de prêtres et des organisateurs, il y a aussi un truc de marelle, une recherche d’ivresse, une recherche de titubation, c’est principalement du jeu quand même.

Eloïse : Du jeu sérieux.

Sing Sing : C’est très concentré, mais c’est un peu à la fois colin-maillard, la marelle, je ne sais pas quoi. Mais par contre ce n’est pas très concerté, les règles ne sont pas écrites d’avance. Elle ne s’est jamais dit « Je vais semer des objets sur scène pour trébucher dedans », elle s’est rendu compte au bout d’un moment que, très instinctivement, elle lâchait ce qu’elle avait dans les mains et qu’effectivement elle se prenait les pinces dedans et que ça menaçait de se casser la gueule, et que c’était assez raccord avec moi-même, mes grandes difficultés de tenir la barre de ma rythmique, parce que je suis assez approximatif là-dedans, que la parole dont on use dans les chansons trébuche en permanence, et un peu par hasard et sur le mode de la coïncidence, que tout dialogue comme ça. Que dans l’espace, la durée d’écriture, n’importe quoi, se dessine à la fin une espèce d’esthétique non décidée à l’avance mais qui est celle du trébuchement et de la titubation.

En découvrant votre musique, j’ai remarqué que beaucoup d’articles qui lui étaient consacrés insistaient sur ce côté rituel et quasi sacré et pas tellement sur le côté ludique qui est pourtant bien présent.

Sing Sing : Je n’ai pas de problème avec cette idée du rituel, un jeu est un rituel aussi, il a quand même des règles, mais par contre je pense qu’il y a très peu… Très souvent, je pense que cette concentration dans le jeu qu’Eloïse vient d’évoquer (qui est une concentration toute enfantine, parce que les enfants sont très sérieux quand ils jouent), je crois pouvoir affirmer qu’on convoque cette concentration qu’ont les enfants quand ils jouent. Et pour un adulte, ce sérieux-là implique peut-être une forme de solennité qui, alliée à ces phénomènes de répétition et de mini-transe, se met à revêtir un caractère un peu plus liturgique.

Je n’ai rien contre la liturgie, si on est d’accord pour la débarrasser de sa substance religieuse. Le liturgique est un peu le contraire du théâtral. On nous a aussi beaucoup dit qu’on pouvait être théâtraux, alors que pour moi ce n’est pas théâtral, parce qu’on ne joue pas de rôle. La liturgie, ce sont des mecs qui font des gestes, qui prennent une coupe, c’est un ensemble de gestes rituels qui ne sont pour moi pas très éloignés d’une forme de jeu à l’intérieur duquel quelque chose de plus grand est contenu, qui se révèle malgré toi par la répétition du geste.

Il y a un thème qui paraît revenir constamment, que ce soit dans vos paroles, dans les interviews ou même lorsque vous parlez de la musique des autres, c’est celui des fantômes.

Sing Sing : Ça, c’est une marotte personnelle me concernant. J’ai un truc sur un mode assez enfantin, je ne passe pas les nuits à traquer les fantômes chez moi avant de pouvoir fermer l’œil, mais pour moi les influences sont des fantômes, c’est-à-dire des présences, une influence est quelque chose qui vient hanter ton propre imaginaire. Il ne s’agit pas nécessairement d’histoires de fantômes, mais quand je parle de fantômes, je parle de tout ce qui dicte les chansons et qui est ailleurs que dans le geste conscient. Ce sont des réminiscences, des présences invisibles. Il y a l’idée de convoquer des présences invisibles tout simplement, je n’ai pas trouvé de terme plus pratique que fantôme.

Il y a aussi, quand tu montes sur scène ou que tu enregistres un disque… Après, ce que fait un auditeur du disque, je ne peux pas en témoigner, je ne suis pas là au moment où il écoute le disque. Par contre, ce qui se passe… comme avec le cinéma, comme avec la littérature, comme avec le théâtre j’imagine qui est un truc que je connais moins, quand tu montes sur scène pour t’adresser à des gens, il y a ce fameux pacte de croyance. Pour moi il est déjà similaire à celui que tu crées quand tu demandes à quelqu’un de croire à ce que tu lui racontes, il y a déjà une forme d’organisation qui ressemble à une histoire de fantôme que tu racontes aux grandes personnes.

Dans une interview datant de 2010, tu parlais aussi d’Eloïse en disant qu’on avait l’impression qu’elle « voit des fantômes et les donne à voir ».

Sing Sing : Je me souviens de ça. C’est parce qu’on avait fait un concert où une petite fille qui était présente dans l’assistance a passé le concert à se retourner, et quelqu’un à l’issue du concert est venu me dire « Tu as vu cette petite fille qui n’arrêtait pas de suivre le regard d’Eloïse et de regarder vers où son regard se portait ? » Tu as une gamine qui était là, qui se disait « Cette femme regarde quelque chose » et elle se retournait pour chercher l’objet du regard d’Eloïse, ne le trouvait pas et avait l’air de s’en inquiéter de plus en plus. Et on assistait à une apparition de fantôme justement, comme si la gamine se disait « Elle doit voir quelque chose que je ne vois pas ». Et effectivement, Eloïse regarde on ne sait pas quoi, comme si elle voyait un fantôme auquel on n’a pas accès, et cette gamine à force de chercher l’issue du regard d’Eloïse finissait par voir ce fantôme et à elle-même en prendre peur parce que c’est une enfant, et voilà, Eloïse voit des fantômes et les donne à voir à qui est capable de les voir. Et ça, je la laisse se démerder avec ce qu’elle voit réellement. Bertrand Belin avait écrit un jour qu’Eloïse sur scène avait toujours l’air de guetter le retour de ceux qui n’étaient jamais partis. J’aime bien aussi.

Vous avez donné récemment un concert au Divan du Monde dans un contexte très particulier, quatre jours après les attentats, et que le public, à l’unanimité, dit avoir vécu comme un moment extrêmement intense. Dans une interview pour Slate, Sing Sing donnait sa vision du concert et de la manière dont vous l’aviez vécu. L’article était très touchant et témoignait de réactions très saines, à la fois un questionnement sur la légitimité de remonter sur scène mais aussi de ce que vous alliez transmettre exactement au public dans ce contexte.

Sing Sing : Je crois que j’ai déjà tout dit à ce propos. Moi, j’ai vécu en soi un moment très fort de musique qu’il est difficile de ne pas confondre effectivement avec son environnement et les événements y afférant. Il est très difficile pour moi de départager ce qui était dû à quoi. Je suis très démuni par rapport à ça. Je peux juste témoigner du fait que je suis monté sur scène malgré tout et que j’ai reçu une forme d’intensité de la part de l’ensemble de la salle. Quelque chose était pour moi un peu effacé de la frontière entre le spectateur et nous-mêmes. Tout d’un coup on était tous des gens en train de faire ce qu’ils étaient capables de faire, c’est-à-dire être présents, chanter, écouter, réagir, dans une espèce de truc sur lequel je suis incapable d’avoir vraiment un discours.

Tu peux rendre compte de cette hésitation-là, mais je crois que j’en ai déjà suffisamment dit. Et puis c’est aussi un rôle que je n’ai pas envie d’usurper, du mec qui est le premier à être remonté sur scène après les événements.

Il paraît assez clair que vous n’avez pas ce genre de prétentions. L’article était très touchant aussi dans la manière dont il rendait compte justement de cette hésitation, et de quelque chose qui était très similaire au ressenti qui a été le nôtre en tant que public. Il y a aussi que, même si vous n’aviez pas cette prétention, les gens étaient en attente de quelque chose de très fort que vous avez réussi à leur donner.

Sing Sing : Ça je ne peux pas me déclarer là-dessus, mais je crois que je n’ai jamais eu aussi conscience d’être en train de… – et c’est le genre de terme que je n’utiliserais jamais en temps normal, habituellement, hors contexte – je n’ai jamais eu autant l’impression d’être en train de partager quelque chose avec les gens. Je ne sais pas si je peux revenir à ce que j’étais avant. Ça été une étape décisive pour moi qui fait que j’ai interrogé plus que jamais le fait de monter sur scène. On ne devrait pas avoir besoin d’attendre une tuerie pour se demander ce qui nous rend légitimes à monter sur scène, à surplomber les gens et à trouver ça obscène. Même sans le deuil, c’est de toute façon potentiellement obscène. Je dis peut-être des conneries, mais même les deux concerts qui ont suivi, on est remontés sur scène avec cette même pudeur. Je crois qu’on a gagné une pudeur. Je ne sais pas ce qu’elle deviendra par la suite, mais…

C’est effectivement le mot qui vient en repensant au concert et en lisant cet article, le terme de pudeur.

Sing Sing : Mais c’est compliqué pour moi d’en parler, pas à cause de l’émotion mais parce que je ne peux pas arriver avec un slogan « pudeur ». Je ne peux pas arriver en disant « Ça m’a rendu pudique, maintenant on est pudiques, on est tellement délicats, il fallait faire ça avec pudeur et c’est ce qu’on a fait. » Du coup, c’est compliqué.

Eloïse : C’est aussi ce que tu disais en début d’interview : ne pas savoir si le moment est triste, s’il est incroyablement gai, je ne sais pas, et être dans une espèce de confusion. Mon expérience de ce concert-là, c’était tout poussé à son point limite, effectivement de ce même rapport qu’on a toujours eu, que moi j’ai particulièrement (surtout que je n’ai pas d’instruments dans les mains, j’ai un nombre incroyable de concerts où j’ai l’impression que mes bras s’allongent et sont immenses), et la conscience du vertige d’être effectivement sur une scène face à des gens qui prennent je ne sais pas combien de temps de leur vie pour se taire et nous écouter.

Quand tu parlais d’être sur scène et d’être tout et son contraire, de n’être pas à l’aise face à la situation et en même temps de sentir que c’est une évidence et d’être très émue et presque vraiment bouleversée, très en joie et en même temps au bord de se rompre, ça a été vraiment… Et je pense que ce sont effectivement des choses qu’on expérimente, mais poussées là à un degré d’incandescence qui était presque, pour moi en tout cas, insupportable, mais que je suis très heureuse d’avoir vécue.

Du point de vue du public, tu semblais dégager quelque chose d’extrêmement joyeux. Et qui, en extrapolant peut-être, semblait faire écho à cette espèce de sursaut de vie qu’on a pu avoir par moments suite au choc des événements.

Eloïse : Oui, et puis prendre la lumière. Vous étiez là et ça n’a sûrement jamais été aussi fort.

Sing Sing : Elle reflétait ça, on reflétait chacun ça à sa façon.

Eloïse : On vous reflétait vous, aussi, et vous ressembliez à ça, à de la lumière.

Sing Sing : Je crois que pas plus qu’on n’est des armes, comme je l’ai déjà dit, on n’est non plus des messagers. Je te parlais de partage et de dialogue tout à l’heure, c’est là que ça s’est vraiment situé. Les températures s’échangeaient, elles se confondaient. Et moi, je suis sorti de là avec le sentiment qu’on passe notre temps à monter sur scène en essayant, de façon plus ou moins conséquente, de faire semblant qu’on y est à l’aise alors qu’on ne l’est jamais, et qu’on a compris là qu’on n’était pas obligés de faire semblant d’être à l’aise. On peut arriver avec… pas ce malaise-là parce qu’il ne s’agit pas de communiquer du malaise et de donner un malaise à voir, mais quelque chose de l’ordre de… Je n’ai pas envie de commencer à parler de communion avec le public, ce en quoi je ne crois pas du tout et qui m’agace.

Il y avait aussi quelque chose d’extrêmement bienveillant de la part du public et même, lorsqu’il y a eu deux trois petits plantages, l’impression que le public essayait de vous porter. C’était vraiment très fort.

Sing Sing : Ça, d’habitude, ils ne nous pardonnent pas. (rires) Là on prend des tomates mais personne n’osait rien jeter, on n’a pas droit à des gestes agressifs en ce moment. Non, ils ne jettent jamais de tomates. Les plantages par contre, ils sont là tout le temps. Et ils sont toujours de mon fait. (éclat de rire d’Eloïse) Voilà.

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publié par le 03/12/15